• Mimétisme 

     

     

     

     

    Stigmatiser

     

    La grande hantise des éducateurs, des gens des médias, des « politiquement corrects », des psychologues, des spécialistes de la com., c’est de se rendre coupable de stigmatisation. Qu’est-ce-à-dire ? Qu’est-ce que ce nouveau tabou apparu tardivement dans notre monde déchristianisé ?

       Originellement, le mot veut dire marquer un condamné au fer rouge. Le coupable devait porter la marque de son infamie jusqu’à la fin de ses jours. Il n’y avait pas de rémission possible. Les Puritains américains ont inventé, au XVIIe siècle, la Lettre écarlate (qui a donné à Nathaniel Hawthorne le thème d’un roman magnifique). La coupable, qui avait enfanté hors mariage, devait porter sa honte publiquement, devant la « communauté », sous la forme d’une lettre rouge cousue sur son vêtement : A pour adultère. Aujourd’hui, par effet de dévaluation des mots (suite à leur inflation), stigmatiser veut simplement dire faire honte. Pourquoi ne dit-on pas « faire honte » ? La notion paraît désuète, tandis que « stigmatiser », ça a une autre allure !

       Dans notre civilisation hyper mimétique, soumise à l’hégémonie de l’image, la honte n’a jamais connu de jours meilleurs. Nous ne culpabilisons plus, nous voilà débarrassés de cette « tare judéo-chrétienne ». Nous avons remplacé le péché par la honte. Ou plutôt, le péché ayant été rejeté bruyamment par la porte, la honte est revenue discrètement par la lucarne mal fermée. Elle prend toutes les formes de harcèlement possibles. Elle repose sur la comparaison incessante, jusque dans les palmarès, les concours, les « jeux », les scores sur Facebook ou Twitter, la mise en concurrence des employés des entreprises auxquels on fixe des objectifs comparatifs. Quand avez-vous relevé le nombre de likes sur votre nom pour la dernière fois ? La honte remplace notre conscience qui, ô horreur, pourrait nous faire culpabiliser. Notre culture est celle de la sélection, de l’élimination, du rejet, mais nous ne devons pas le dire.

       Le tabou de la stigmatisation est un cache-misère, tandis que nous sommes obsédés par la comparaison, la dispute, la gagne. Si vous restez à côté du podium, vous êtes nul ! La stigmatisation de la stigmatisation est un serpent qui se mord la queue.

       Peut-on, pour autant, accepter qu’on stigmatise les handicapés, les autistes, les homosexuels, les étrangers, les SDF, toutes les minorités qui ne sont pas « conformes » ? Il faudrait aussi renoncer à la comparaison bête, à la concurrence déchaînée, à la mode, à la pression médiatique, aux hit-parades, aux classements, à toutes les formes de compétition.

       Allons plus loin. Pourquoi la stigmatisation est-elle si effrayante ? Parce que, comme la honte, elle ne s’efface pas.  « La honte ne meurt pas », dit Shakespeare dans Richard II. On peut pardonner une faute, mais on ne peut pas effacer la trace de la honte. L’infamie est indélébile comme un tatouage. « Faire honte » est un péché, mais nous ne savons plus ce qu’est un péché, nous ne savons même pas le nommer.

     

    *

     

    Si vous êtes d’accord, ne cherchez pas à cliquer sur le cœur   j’aime. Je n’en ai pas mis.

     

     

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  • Shakespeare 

     

     

     

     American Players Theatre

     

     

    Substitution mimétique

     

    Pro. Even as one heat another heat expels,

    Or as one nail by strength drives out another,

    So the remembrance of my former love

    Is by a newer object quite forgotten.

    Is it mine eye, or Valentinus praise,

    Her true perfection, or my false transgression,

    That makes me, reasonless, to reason thus ?

     

    PROTÉE. – Comme une flamme pousse l’autre,

    Ou comme un clou chasse l’autre sous sa force,

    Ainsi le souvenir de mon premier amour

    Est complètement effacé par un nouvel objet.

    Est-ce ma vision, ou l’éloge de Valentin,

    Est-ce sa perfection ou ma coupable erreur,

    Qui me font, sans raison, raisonner ainsi ?

     

    Les Deux Gentilshommes de Vérone, acte II, sc. 4, l. 190-197

     

     

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  • Rentrée des classes 

     

     

     

     

    La classe-monde

     

    J’ai eu, dans ma petite histoire de professeur de la deuxième moitié du XXe siècle, l’occasion de croiser la grande histoire. J’ai trouvé devant moi des boat people vietnamiens, des enfants échappés miraculeusement des camps de Pol Pot, des Afghanes que les talibans empêchaient de rentrer chez elles, des Bosniaques orphelins, des Rwandais qui n’avaient pas disparu dans l’enfer du génocide, et combien d’autres ? Ils étaient devant moi, et ils étaient vivants ! C’est incroyable comme la misère est universelle. Elle n’est pas globale, elle est universelle.

     

    Extrait de Et mon tout est un homme.

     

     

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  • Portfolio : les cinq sens

     

    Le goût

     

         « Le goût est un baiser que la bouche se donne. »

      

    Michel Serres

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • Défaite des consciences 

     

     

     

     

     

     

    Les saboteurs

     

    Michel Serres avait compris depuis 1968 et son Hermès 1 que la communication allait dominer le monde. Pas seulement en raison de l’irrésistible avancée des technologies (Internet était à peine concevable dans les années 60), mais parce que, la planète « se rétrécissant », nous allions devenir de plus en plus dépendants les uns des autres, de plus en plus en liens, de plus en plus en communication avec notre prochain. Nous y sommes.

       Les marchands ont eu tôt fait d’apercevoir le phénomène et de le détourner à leur profit (à leurs profits). La com. a envahi toute espèce d’activité, elle a parasité ce qui était l’ordre naturel de nos relations avec le monde, elle a empoisonné nos rapports avec nos proches, d’abord, avec tous les humains, ensuite. Quand je parle à mon meilleur ami sur mon portable, je paie, et les marchands s’enrichissent. Jean-Claude Guillebaud dénonce : « Ce passage insidieux du lien à la consommation est en réalité une ruse de la raison économique. »

       Il n’y a pas que l’argent. Il y a aussi l’aliénation affligeante des « clients » autrefois « usagers ». La com. a réussi à formater tous les « éléments de langage », à imposer des « images », des « postures », à nous oppresser avec son vocabulaire obligatoire, à réciter comme une espèce de catéchisme. Ce que les religions les plus intolérantes et les totalitarismes les plus puissants n’ont pas réussi à imposer par la force, la com. l’a accompli insidieusement, avec ses seuls moyens. Victoire du mou sur le dur, dirait Michel Serres. Mais surtout défaite des consciences soumises aux injonctions formelles des réseaux sociaux, des médias. Nous nous croyons « en ligne », quand nous sommes, en fait, alignés sur des modèles, des algorithmes, qui ont été choisis par des gens très intelligents et qui nous veulent du bien. Mais trompez-vous sur la réponse numérique ou vocale faite à votre téléphone et vous êtes expédié au rebut !

       Un exemple risible (ou effrayant) illustre parfaitement ce que je dis. La MAIF, « assureur militant » (sic), a banni du langage de ses collaborateurs le mot… « collaborateur ». Dorénavant, les collègues s’appellent entre eux « militants » pourquoi pas « camarades militants » ? Cela n’est pas une simple variante de vocabulaire, c’est un uniforme imposé aux employés ― excusez-moi : aux militants. Le marquage est moins visible qu’un tatouage sur le bras gauche, mais il s’agit quand même d’une forme de tatouage dans la tête. Les plus belles tortures sont toujours celles qui ne se voient pas.

       Avec les meilleures intentions du monde (peut-être), les « gens de la com. » se comportent comme les pires tyrans, les pires fanatiques sectaires. Et Mark Zuckerberg se voit déjà Président des États-Unis ! Il faut toujours passer par eux, ou se taire. La « crise de la communication », qui va suivre la « crise du désir » que nous traversons déjà, sera bien plus dévastatrice que la crise économique qui nous distrait depuis 45 ans*. Comment purgerons-nous nos liens empoisonnés ? « Il n’y a pas que les déchets nucléaires et nos résidus plastiques que nos enfants devenus adultes devront gérer, ai-je écrit dans Et mon tout est un homme. Il y a aussi l’état dans lequel nous aurons laissé les relations humaines. » Je vais être plus méchant : devant quel tribunal international seront jugés les saboteurs de nos relations humaines ? Seront-ils condamnés pour crime contre l’humanité ? J’entends humanité au sens de culture, de civilisation, d’humanisme, pas seulement de genre humain. Se défendront-ils en disant, comme ceux de Nuremberg, « qu’ils ne savaient pas », qu’ils n’ont fait « qu’obéir aux ordres » ?

       Finalement, je ne redoute pas la « crise de la communication », je l’espère.

     

     

    * L’anagramme de « la crise économique » est « le scénario comique ».

     

     

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