• Théorie mimétique

     

     

     

    La vertu du rire

     

              « La plaisanterie protège de la vengeance. »

     

     Paul N’Da, Alliances à plaisanterie, proverbes et contes en Afrique.

     

    Pour éviter les coups, échangeons plutôt des bons mots. Le comique désamorce bien des conflits. Même les régimes autoritaires s’en servent qui paient des comiques pour faire diversion à la violence institutionnelle. Voilà le hic. Si le rire est une « arme » contre la violence, il est aussi une arme tout court. L’humour – ou ce qui en tient lieu – pratiqué sur nos médias est souvent d’une sauvagerie qui cache mal sa nature. Entre cynisme et dérision, le but est de faire mal. Cette sorte de lynchage verbal fait rire et il est efficace. Le rire n’est pas innocent.

       La « plaisanterie », dans son acception africaine, est au contraire un baume, un remède, elle est un pastiche de la violence qui remplace la violence. Elle est cathartique. « L’apparente agressivité qui accompagne la plaisanterie est une simulation du conflit », précise Paul N’Da. « Les personnes chansonnées et moquées ne doivent pas, selon les règles du jeu, prendre ombrage des injures. » Saine plaisanterie ! Si loin de « la vanne » qui n’est qu’une insulte qui ne dit pas son nom. Si loin de la pitrerie des railleurs médiatiques qui lancent leurs couteaux anonymes comme d’autres lancent des bombes dans la foule. « Jeunes gens, apprenez à rire », disait Jean de La Fontaine.

     

     

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  • Shakespeare

     

     

     

    Joel MacCormack as Claudio at The Globe

     

     

    Coupable justice

     

    Angelo vient de condamner Claudio à mort.

     

    Escalus. Some rise by sin, and some by virtue fall ;

    Some run from brakes of vices, and answer none,

    And some condemned for a fault alone.

     

    ESCALUS. – Certains s’élèvent grâce au péché, d’autres sont victimes de leur vertu ;

    Certains ne sont jamais ralentis par leurs vices, sans en répondre d’aucun,

    Et d’autres sont condamnés pour une seule faute.

     

    Measure for measure, Act II, Scene I, line 38-40.

     

     

    Il ne s’agit pas d’oxymores ni d’antagonismes qui s’équilibrent, mais d’une accumulation d’injustices. Les doubles ici se ressemblent, les contraires vont dans le même sens. Tout en paraissant balancer le péché et la vertu, Shakespeare décrit un monde sombre et inique. Le bien ne compense pas le mal. Le mal triomphe toujours. On retrouve la même sinistre conclusion à la fin du sonnet 121 :

     

    ‘All men are bad and in their badness reign.’

     

    « Les hommes sont méchants, le mal est leur royaume. »

     

     

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  • Éducation

     

     

     

    Homo faber

     

    On enseigne aux petits esprits vierges à admirer très tôt la technologie toute puissante. Par facilité, par obéissance, par distraction aussi, ils succombent à cette vénération (et puis, de toute façon, « ils devront vivre avec elle, c’est l’avenir ! »). Tout le monde a déjà assisté à cette scène surréaliste, et plutôt comique, de l’enfant à qui l’on vient d’offrir un beau cadeau électronique (un jouet téléguidé, ou un petit robot qui marche tout seul) et qui préfère jouer avec le carton d’emballage, tellement plus créatif, tellement plus modelable, si parfaitement adapté aux besoins du petit homo faber.

       Cherchez l’erreur.

     

     

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  • Critique

      

     

     

    par Isabelle Gruet

     

    Le livre de Joël Hillion m’a transportée... Je l’ai traversé presque d’une traite en moins de deux jours, il nous emporte au fil d’une histoire qui prend de plus en plus de force et de profondeur, jusqu’au terme final où tout se dévoile comme dans un éternel recommencement et un retournement inattendu… On se laisse guider par la psychologie des personnages, le récit des différences culturelles qui font le sel des rencontres jusque dans leurs subtilités les plus ténues, la figure centrale de cet enfant qui n’appartient à personne, juste à la vie... Roman-fleuve le long du fleuve Sénégal... Grand roman...

     

    Une île sur le fleuve, L’Harmattan, 2017.

     

     

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  • Crise du désir

       

    Dieu est mort : et après ? 

     

    La fin du religieux :

    pour quel commencement ?

     

    Malgré l’idée répandue – et attribuée abusivement à André Malraux – qui prétend que le « XXIe siècle sera religieux », il semble bien plus sûr que nous vivons la fin du religieux. La désacralisation généralisée, qui suit la déchristianisation, et qui s’accompagne d’une mondialisation laïque, est dans la logique même du message évangélique qui a déclenché la fin du sacré.

       Cette crise du religieux se manifeste de façons souvent contradictoires. Pour une part, elle apparaît comme une énorme « crise mimétique », comme René Girard l’a décrite, à l’échelle mondiale. Le déchainement du matérialisme, qui touche même les musulmans les plus croyants et les plus assidus, nous mène vers une crise du désir qui est en réalité une perte du désir, un dépérissement du désir. Comment renoncer à la richesse, aux avantages de la prospérité ?

       Comme toutes les crises majeures, cet effondrement est caché par une exacerbation des désirs – essentiellement des désirs marchands ! Cette crise du désir est une forme grave d’acédie, « une maladie de l’âme », comme l’appelle Jean-Claude Guillebaud*. C’est aussi une crise des modèles – décrite généralement comme une « perte de repères ». Nos contemporains ne veulent plus de modèles, obsédés qu’ils sont par leur autonomie, leur moi-je, leur culture selfique. La perte des modèles s’accompagne logiquement de la crise de l’autorité – à l’école, à la tête des États, parmi les intellectuels, partout.

       Ayant lu Marcel Gauchet, nous ne pouvons pas nous étonner du phénomène : nous vivons bien la fin du religieux. Ce qui est surprenant, c’est la résurgence, ici ou là, de manifestations religieuses extrémistes spectaculaires. Mais ne s’agirait-il pas plutôt du chant du cygne des archaïques ? Pour Jean-Claude Guillebaud, « plus une croyance est fragile et inquiète, moins elle est assurée, plus elle devient dogmatique. Ce sont les croyances faibles ou immatures qui engendrent mécaniquement l’intolérance. » Le terrorisme n’est pas une manifestation de force, c’est un cri de désespérance de pauvres esprits ayant perdu toute lumière. Paradoxalement, le terrorisme médiatisé à outrance nous distrait de l’essentiel : le déclin du religieux. Drôle de distraction !

       René Girard a beaucoup parlé de la violence de la crise mimétique, il n’a quasiment rien dit sur l’essoufflement du désir. Il y a là des concepts nouveaux à inventer. Le véritable problème, angoissant et presque sans réponse aujourd’hui, est celui-ci : puisque le religieux s’efface, par quoi allons-nous le remplacer ? Sûrement pas par du religieux laïque parfois aussi belliqueux et intolérant que les croyances qu’il prétend combattre. Pas davantage par le gavage des 7 milliards d’humains à l’image des Occidentaux repus. La planète ne le supportera pas. Sur quelles bases pouvons-nous alors construire du « vivre ensemble » ? Sommes-nous vraiment capables d’inventer une culture et une civilisation nouvelles sans fondement religieux et sans origine violente. Sinon, par quelle violence devrons-nous passer pour « refonder le monde » ? Question absurde puisque nous voyons bien que la violence ne fonde plus rien. Les terroristes le démontrent tous les jours. Ce qui n’est pas fondé sur la violence peut-il être fondé sur l’amour ? On ose à peine poser la question tant elle paraît déstabilisante. Et pourtant !

       À quel commencement assistons-nous ?

     

     

    * Jean-Claude Guillebaud, La foi qui reste, L’Iconoclaste, 2017.

     

     

     

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