• Les Sonnets  

     

     

    Les Sonnets,

    ou comment préserver du temps son joyau le plus beau.

     

                                              ‘Where, alack,

         Shall time’s best jewel from time’s chest lie hid ?’

                                                                                                 

                                          « Où peut-on seulement

         Mettre à l’abri du temps son joyau le plus beau ? »

     

                                                                     Sonnet 65

     

    Le temps se trahit lui-même, il est comme une mère qui dévorerait ses enfants les plus beaux. Devant cette fatalité, comment le poète fait-il face ? Sa réponse est avant tout poétique.  Mais cette réponse n’est pas seulement poétique.  Elle est l’œuvre elle-même : le poète s’engage par son écriture.  Étant lui-même acteur dans la tragédie qui se déroule et qu’il décrit, le rédacteur des Sonnets fait partie de « la pièce ».  Le poète dit ‘I’ et s’expose.  Le drame ne se joue pas à deux, entre le jeune homme à la beauté idéale et le temps, son ennemi, il se joue à trois, puisque le poète participe lui aussi à « l’intrigue ». Il se sent progressivement devenir responsable de la mémoire de W.H.  Il en assume la charge, par amour et aussi comme poète.

     

     

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  • Education 

     

     

    Enfants prisonniers

     

    « Natural England, l’agence environnementale publique anglaise, a enregistré la réduction de la liberté de déplacement des enfants d’une même famille, sur quatre générations. En 1926, George Thomas, 8 ans, pouvait se promener seul et pêcher dans un étang à près de dix kilomètres. En 1950, au même âge, son beau-fils Jack marchait trois kilomètres aller et retour jusqu’à l’école, seul. En 1979, sa petite-fille, Vicky, allait elle aussi seule à l’école (et à la piscine), à un kilomètre et demi de chez elle. En 2007, fin de la récré : Edward, le fils de Vicky et arrière petit-fils de George n’a pas le droit de s’éloigner de plus d’une centaine de mètres de la maison. Il va à l’école en voiture, joue sous la surveillance de ses parents et fait du vélo dans des endroits ‘‘sécurisés’’. » *

       Et dans le même temps, on prétend que les enfants sont autonomes. En tout cas, ils sont élevés selon cette idéologie-là. Nous en arrivons à cette contradiction absurde qu’ils sont autonomes mais pas indépendants. Ils passent, seuls, des heures infinies devant des écrans de toutes sortes et ils n’ont pas le droit de sortir. Ils ne sont même pas sous la surveillance de leurs parents, ils sont sous la surveillance de machines à images et à bruits. Ils sont « captifs », comme le proclament triomphalement les annonceurs. Autant dire qu’ils sont détenus, internés, on leur interdit d’explorer le monde autrement que virtuellement. Qui rendra jamais compte de cette dérive de l’éducation ? Qui en tirera les conséquences réelles ?

     

    * Source, Télérama, N° 3493-3494.

     

     

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  •  Désir et intelligence

     

     

    Abus de langage

     

    Quel énergumène a jamais traduit ‘smart’ par « intelligent » ? Il fallait qu’il soit lui-même assez crétin ! Pour décrire les objets connectés, qui nous surveillent, qui nous épient, et qui bientôt nous contrôleront complètement, les geeks parlent d’objets intelligents, de la montre intelligente à la maison intelligente, en passant par le T-shirt intelligent… En fait de « cerveaux », il s’agit de puces intégrées aux objets, lesdites puces répondant à des algorithmes, c’est-à-dire qu’elles sont capables de réactions adaptées ─ plus ou moins adaptées… Depuis quand un réflexe est-il un signe d’intelligence ?

       Il me semble, pour ma part, que l’intelligence est la capacité qu’ont les humains d’associer des idées, des images, des mots qui ne sont pas a priori faits pour être ensemble, mais qui, une fois qu’ils sont liés, deviennent nécessaires. Le signe de l’intelligence se révèle dans la première relation qui est réalisée par un cerveau, relation que les autres n’ont pas faite avant moi. Il y a plus d’intelligence chez un enfant de quatre ans qui dessinent un bonhomme que dans une maison qui ferme ses volets toute seule quand il fait nuit. La musique, la poésie sont le « produit » de l’intelligence, mais pas le bip sur mon téléphone ! Sans intelligence, pas de création. Sans désir, pas d’intelligence. Pourquoi les geeks cherchent-ils à nous faire renoncer à notre merveilleuse intelligence ? Ne seraient-ils pas un peu bêtes, par hasard ?

      Réduire l’intelligence à une série, même complexe, d’algorithmes est la marque caractéristique d’un manque d’intelligence. L’intelligence défie les méthodes peut-être Descartes n’était-il pas si intelligent que cela, après tout ? Et Shakespeare alors ? Peut-on ramener son œuvre à une suite d’algorithmes plutôt bien agencés ? Je l’entends ricaner d’ici.

       Ce que je crains dans cet abus de langage sur le mot « intelligent », c’est la supercherie de quelques-uns, au service de GAFA et autres monstres assoiffés de richesse, qui cherchent à nous assujettir en nous faisant croire que nous n’y connaissons rien, que nous ferions mieux de nous laisser guider par eux… Ils ne sont pas très intelligents, mais à coup sûr, ils sont malins !

       J’ai déjà expliqué cela dans mon essai Et mon tout est un homme. « L’intelligence ne « fonctionne » qu’en relation ─ non pas à un objet, ou pas seulement à un objet ─, mais d’abord en relation avec une autre intelligence. Elle est tarie s’il lui manque le bon désir. Le plus extraordinaire ordinateur, à la mémoire phénoménale, aux capacités de calcul fulgurantes, même connecté à tous les autres ordinateurs extraordinaires de sa génération, ne peut pas être intelligent tant qu’il n’aura jamais envie d’être un autre ordinateur. Jamais un ordinateur n’aura l’impression qu’un autre ordinateur lui fait de l’ombre. Jamais une « intelligence artificielle » n’aura besoin d’une autre « intelligence artificielle » pour se sentir meilleure. Les ordinateurs n’ont aucune relation entre eux, ils n’ont que des connexions. »

       Or, ce que fait l’intelligence, là où elle excelle, c’est justement dans la relation. Notre monde hyper-connecté s’aveugle énormément. Il se jette dans un trou noir qu’il prend pour de la lumière.

     

     

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  • Shakespeare 

     

     

    Maître de lui-même 

     

    IAGO.

    ‘Virtue ? a fig ! ’Tis in ourselves that we are thus or thus. Our bodies are our gardens, to the which our wills are gardeners. So that if we will plant nettles or sow lettuce, set hyssop and weed up thyme, supply it with one gender of herbs or distract it with many ; either to have it sterile with idleness, or manured with industry ; why, the power and corrigible authority of this lies in our wills. If the balance of our lives had not one scale of reason to poise another of sensuality, the blood and baseness of our natures would conduct us to most prepost’rous conclusions. But we have reason to cool our raging motions, our carnal stings, our unbitted lusts. Whereof I take this, that you call love to be a sect or scion.’ 

     

    « La vertu ? Des clopinettes ! Il ne tient qu’à nous d’être comme ceci plutôt que comme cela. Notre corps est un jardin dont notre volonté est le jardinier. Souhaitons-nous y planter des orties ou semer de la laitue, cultiver l’hysope et arracher le thym, l’agrémenter d’une seule espèce d’herbe ou la mélanger à d’autres ? Voulons-nous le rendre stérile par notre paresse ou le faire prospérer par notre labeur ? Eh bien ! le pouvoir et l’autorité toujours perfectible de tout cela dépendent de notre volonté. Si la balance de nos vies ne possédait pas le plateau de la raison pour corriger notre sensualité, notre ardeur sanguinaire et la bassesse de notre nature nous pousseraient dans les projets les plus absurdes. Mais nous avons la raison pour refroidir nos passions, nos élans charnels, nos appétits insatiables. D’où je conclus ceci : ce que vous appelez amour n’est qu’un schisme ou un transplant ! » 

                                                     Othello, Act I, sc.3, l. 319- etc.

     

    Cette tirade sur la volonté est exemplaire à tous points de vue. D’abord à cause de l’extraordinaire modernité du personnage de Iago. Il se veut autonome, libre de décider seul (et contre tous) de ses choix tout comme nous. Comme il est intelligent, il décrit la volonté, fille de la raison, avec une sagacité sans pareille. Il est sûr d’en être maître. Et il s’adore dans sa propre intelligence. Il est dévoré de jalousie pour Othello mais, littéralement, il ne veut pas le savoir. Il n’écoute que lui-même. Il n’a évidemment pas lu saint Augustin mais Shakespeare, lui, l’a lu.

       Cette affirmation frénétique du moi nous fascine, aujourd’hui plus que jamais. La figure centrale de La Tragédie d’Othello, son véritable « héros », c’est bien Iago. C’est un héros du mal. Nous devrions le haïr, comme Richard III. Sauf que Shakespeare a si bien « réussi » son personnage qu’il nous paraît séduisant, presque admirable. Comme lui, nous voudrions n’obéir qu’à notre seule volonté ! Comme lui, notre intelligence nous cache notre méconnaissance.

     

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  • Question de liens

     

     

    En commun, pas en communauté

     

    Devant la conscience universelle qui monte et se fait de plus en plus claire, les individus reculent et se réfugient, archaïquement, dans leur ethnie, leur tribu, leur clan, leur bande, ils s’enferment dans leur cercle, leur secte, leur confrérie consanguine, autant de vocables réunis sous l’étiquette de « communautés ». Cette maladie de l’appartenance est bien compréhensible, elle est le symptôme du manque de liens, de la perte d’attachements, de la peur de la tendresse humaine qui envahissent notre univers affectif. Cette maladie se caractérise par l’hypertrophie proclamée de la différence. La globalisation, sous la poussée des frayeurs individualistes, devient, selon l’expression de Jean-Claude Guillebaud, « une simple galaxie d’organisations particularistes fonctionnant en réseaux. »  L’Internet est son temple. Les jeunes sont ses adeptes les plus assidus.

       Les enfants ne sont pas seuls en cause. Le communautarisme guette toutes les sociétés individualistes. Là où l’individu peut se targuer de jouir de tous les droits possibles, c’est là que fleurissent les communautés les plus variées et les plus tenaces. Mais à trop se calfeutrer dans sa communauté, on finit par se retrouver dans un ghetto, on choisit la réclusion pour se guérir de l’exclusion. Le communautarisme est de l’individualisme de groupe il doit y avoir une contradiction quelque part… 

    Extraits de Et mon tout est un homme et La Génération virtuelle.  

     

     

     

     

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