• Shakespeare

     

     

     

     

    Shakespeare traîné dans la boue

     

    Une certaine « tradition » perdure autour de la sexualité soi-disant débridée de Shakespeare. Une légende plus qu’une tradition. Devant des textes qui leur paraissent incompréhensibles, les esprits pressés se persuadent vite qu’il y a un sens caché, et qu’évidemment ce sens caché est sexuel. Ce n’est pas nouveau, mais ça tient toujours la route.

       Il est vrai que plusieurs personnages de Shakespeare sont paillards – parmi les 1600 (!) qu’il a créés. Falstaff en est le prototype. Mais sous prétexte que Falstaff est grivois, pourquoi faudrait-il en conclure que celui qui l’a conçu est obscène ? Shakespeare a mis en scène des fous, des assassins, des avares, des êtres monstrueux de toutes sortes, et il est clair qu’il n’est aucun de ses personnages. Alors pourquoi Falstaff plutôt que Henry V ?

       Quand on en vient aux Sonnets, ô combien malaisés à interpréter, il est facile de tomber dans le délire et le vice. Le thème central des Sonnets est le désir. Alors les libidineux qui le lisent n’y voient que du sexe, et de la pire espèce. Interprétant le sonnet 135, avec tous ses jeux de mots autour de Will, les analystes égrillards y décèlent une débauche sans limite.

     

    Whoever hath her wish, thou hast thy Will,
    And Will to boot, and Will in over-plus,
    More than enough am I that vexed thee still,
    To thy sweet will making addition thus.
    Wilt thou, whose will is large and spacious,
    Not once vouchsafe to hide my will in thine ?
    Shall will in others seem right gracious,
    And in my will no fair acceptance shine ?

       Les malheureux quatre derniers vers sont vus comme une sordide histoire de vagin et de membre viril qui se disputent. La dame au vagin encombré de nombreux visiteurs refuserait au poète d’y introduire sa queue. On voit l’élégance de l’interprétation.

     

       Selon moi, les Will en question sont William Herbert, l’idole, et William Shakespeare lui-même, tout simplement. Ils sont rivaux en amour et la dame sombre favorise le jeune homme au détriment du vieux poète qui est jaloux. L’argument de Shakespeare – très mimétique – est de suggérer que puisqu’elle aime l’un, il ne lui est pas difficile d’aimer l’autre – puisqu’ils se confondent (‘’Tis thee myself’, sonnet 62). L’argument du sonnet 135 est le même que celui du sonnet 42, un compromis pour deux amants. C’est pourquoi j’ai traduit le sonnet 135 comme suit :

     
    Chacune a son désir, quand toi tu as ton Will,

    Will encore et toujours, et Will à profusion ;

    Étant en excédent, cela te contrarie

    Qu’à ton désir, ainsi, je vienne en supplément.

     

    Pourquoi ne veux-tu pas qu’en ton vaste désir,

    Une fois, mon désir se cache dans le tien ?

    Des autres le désir te semble si gracieux :

    Mon désir n’aura-t-il jamais grâce à tes yeux ?

     

       Shakespeare n’est pas un pudibond ni un timide. Il ne parle pas « à demi-mot ». L’érection décrite au sonnet 151 est explicite : ‘I rise and fall’, « je m’élève et je tombe ». La sexualité dans les Sonnets n’est pas gaillarde, elle est généralement sinistre. Sonnet 129 :


    Enjoy’d no sooner but despisèd straight ;
    Past reason hunted, and no sooner had,
    Past reason hated as a swallowed bait
    On purpose laid to make the taker mad.
     

    Dès le plaisir atteint, déjà on le méprise ;

    Comme un fou, on le traque ; aussitôt qu’on le tient,

    On le hait comme un fou ; on a gobé l’appât

    Qui était posé là pour rendre l’homme fou.

     

       On est loin de la joyeuse paillardise d’un Rabelais. Cela n’empêche pas les égrillards de voir dans Shakespeare un obsédé de la braguette. Quant à son humour, il est là pour dissimuler, disent-ils, sous des jeux de mots (‘puns’), une réalité crue et viciée – comble d’hypocrisie. Ainsi Shakespeare va-t-il continuer longtemps à être assimilé à un gros dégueulasse qui a écrit, par ailleurs, des vers sublimes. Faites votre choix.

     

     

     

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  • Cinquantenaire

     

     

     

     

    1968-2018, piteux anniversaire

     

       Ils ont crié : « Sous les pavés, la plage ». Et dès qu’ils ont atteint le sable, ils ont continué à creuser pour trouver du pétrole.

       Cinquante ans après, le capitalisme est un peu plus sauvage et la pollution toujours plus menaçante.

       Passons à autre chose.

     

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  • Éducation

     

     

     

    Apprentissage et imitation

     

    « Tout apprentissage se ramène à l’imitation », rappelle René Girard. Apprendre consiste, grâce au mécanisme mimétique, à tenter de s’approprier ce que l’autre possède. Le schéma est aussi simple qu’universel. Celui qui sait me paraît désirable, je désire donc ce qu’il paraît posséder ; je l’imite pour calmer mon désir, j’apprends ainsi ce qu’il sait, j’oublie ensuite la source de mon désir, ce que je garde pour moi est un acquis. La culture, c’est ce qui me reste… quand j’ai oublié tous mes maîtres. En définitive, apprendre sans copier est impossible.

       Cela est vrai, mais cela n’est que la moitié de la vérité. Apprendre ne consiste pas purement et simplement à copier. L’apprentissage est un processus qui se confond avec le désir mimétique, mais c’est le processus, ou le mécanisme, qui est mimétique. Ce qui veut dire que ce n’est pas le savoir qui est seulement désirable, c’est d’abord à celui qui sait que je désire ressembler. L’apprentissage est fondé sur un mouvement affectif, une forme d’amour.

     

    Extrait de L’alter de mon ego, mon dernier essai sur l’éducation.

    Éditions L’Harmattan, 2017.

     

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  • Shakespeare 

     

     

     

    Le fléau de la balance

     

    La défense de Shylock désamorce toute forme de miséricorde. Il répond au mimétisme par un autre mimétisme. Devant le Tribunal qui l’accuse, il ne veut pas se justifier :

     

    Shy.                      Now, for your answer.

    As there is no firm reason to be render’d,

    Why he […] but of force

    Must yield to such inevitable shame,

    As to offend himself, being offended ;

    So can I give no reason, nor I will not,

    More than a lodg’d hate, and a certain loathing,

    I bear Antonio, that I follow thus

    A losing suit against him.

     

    SHYLOCK. –                  Voici pour vous répondre :

    De même qu’il y a aucune raison sérieuse

    Qui [...] obligerait

    À céder à cette inévitable humiliation

    Qui consiste à se faire du mal après qu’on vous a fait du mal,

    De même je ne peux ni ne veux donner aucune raison

    Autre qu’une haine indéfectible, et un mépris définitif

    Envers Antonio, et qui me le font poursuivre

    En justice, et à fonds perdu.

     

                                The Merchant of Venice, act IV, scene 1, lines 51-61.

     

    Face au Doge, Shylock se cramponne à la loi :

     

    Duke. How shalt thou hope for mercy, rendering none ?

    Shy. What judgement shall I dread, doing no wrong ?

     

    LE DOGE. – Quelle miséricorde espères-tu si tu n’en manifestes aucune ?

    SHYLOCK. – Quel jugement devrais-je redouter si je ne fais aucun mal ?

     

                                                     Act IV, sc. 1, l.88-89.

     

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  • Poète

     

     

     

    L’accoutumance

     

    Lors de l’attribution du prix Nobel de littérature en 1960, Saint-John Perse déclara : « L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous avec l’accoutumance. » 

     

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