• Shakespeare 

     

     

     

     

     Bruegel le vieux, Le Triomphe de la Mort.

     

     

    Montée aux extrêmes *

     

    1 Serv. Nay, if we be

    Forbidden stones, we’ll fall to it with our teeth.

     

    Premier serviteur. Eh bien, si on nous

    Interdit les pierres, nous en viendrons aux dents.

     

                                                        Henry VI, first part, act III, sc. 1, l. 89-90.

     

     

    * Paradoxe de la « montée aux extrêmes » : quand les violents sont empêchés d’utiliser des armes de plus en plus sophistiquées, ils régressent vers les armes les plus primitives. On a vu des avions contre les Tours Jumelles, on voit aujourd’hui les extrémistes se servir de bagnoles.  La « montée aux extrêmes », telle qu’elle a été conçue par Clausewitz et développée par René Girard décrit, en gros, la course aux armements. Pourtant, ce ne sont pas tant leurs armes que les féroces perfectionnent que la férocité qui recule ses propres limites.

       Perversion de la violence banale.

     

     

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  • Empathie 

     

     

     

     

    « Qui est mon prochain ? »

     

    Que faut-il à « Je » pour être « un Autre » ? « Je » peut chercher son prochain indéfiniment et se tromper indéfiniment. Dans la conscience commune, le prochain se confond avec celui qu’on doit aider. « Aimer son prochain », banalement, ne signifie rien d’autre que « faire la charité ». Un don à l’UNICEF et me voilà tranquille. Où est mon prochain dans cet acte indifférent ? Qui ai-je touché ?

       Mon prochain n’est pas celui à qui je fais du bien, mais celui qui me fait du bien ! C’est celui dont je dépends. La définition unique du « prochain » est celle de la Parabole du Bon Samaritain, telle qu’elle est rapportée par saint Luc au chapitre 10 (25-37). Les disciples de Jésus ne comprennent rien, tout comme nous, à « l’amour du prochain ». L’un d’eux lui pose la question : « Qui est mon prochain ? » La réponse de Jésus est limpide : « Celui-là qui a pratiqué la miséricorde à [ton] égard. »  On peut traduire aussi : celui qui t’a fait du bien, celui qui t’a assisté, celui qui t’a aimé. C’est l’AUTRE qui fait que je suis JE. Le seul amour que j’ai à manifester, c’est ma reconnaissance. Cela signifie SE reconnaître dans l’AUTRE, reconnaître qu’on est aimé ! Françoise Dolto explique calmement : « L’amour vrai ne crée aucune dépendance. » Cela paraît incompréhensible, et pourtant, c’est ce que font les enfants, tous les jours.

     

     

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  • Bonnes feuilles 

     

     

     

     

     

    Extrait d’Une île sur le fleuve*

     

    Le monde l’attirait comme une femme amoureuse, les pauvres le bouleversaient, il avait besoin d’une mission. À ceux qui lui faisaient remarquer que l’Europe, et singulièrement la France, avait déjà commis assez d’injustices dans son Empire finissant sans qu’il aille lui-même en exporter d’autres à travers le monde, il rétorquait avec une conviction qu’il ne parvenait pas toujours à faire partager : « Ma culture m’oblige. » Son raisonnement était sans appel. « On ne peut pas, disait-il, avoir inventé la vaccin antitétanique et déclaré que l’humanité est libre de mourir du tétanos si cela lui chante… » Sans avoir reçu une éducation religieuse particulièrement solide, il n’en avait pas moins assimilé le message, et il était prêt, sans s’interroger davantage, à aimer son prochain de toutes ses forces. Seulement il imaginait son prochain assez loin, là où il semblait qu’il souffrait le plus, au fond de l’Asie ou au cœur de l’Afrique. Sa première destination avait été l’Indochine.

       Il était foncièrement généreux, il était désarmant dans sa sincérité, il était pur à sa façon. François attirait la sympathie. Il avait reçu peu d’amour jusqu’à vingt ans, sauf de sa mère, ou bien il l’avait mal reçu, mais il était persuadé de pouvoir en distribuer sans fin : il en débordait.

       L’Ancerville ne bougeait plus. François se regardait toujours dans la glace, mais il ne se voyait pas. Il eut un sursaut, accommoda sa vue, se trouva stupide tout droit devant son miroir, les yeux humides d’émotion, les mains crispées sur le rebord du lavabo. Il jeta un coup d’œil par le hublot. Une ville était là devant lui, un port, des entrepôts, une foule qu’il voyait s’agiter, un peuple, un monde vivant de l’autre côté de la vitre. Après une seconde d’hésitation, il rassembla ses affaires, ferma sa valise, ramassa le gros sac de voyage sous la couchette et s’apprêta à sortir. Par le hublot, il eut le temps d’apercevoir l’inscription immense sur les hangars du port : BIENVENUE À DAKAR.

     

     

    * Mon dernier roman, aux Éditions L’Harmattan.

     

     

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  • Sacrificiel 

     

     

     

     

     

     

    Le sacrifice inutile

     

                   « La souffrance n’a pas plus de sens que le bonheur. »

     

                                                           Albert Camus, L’homme révolté (1951)

     

     

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  • Éducation  

     

     

     

    Quel jugement ?

     

    Si l’on suit les consignes des spécialistes de la science de l’éducation, aucune appréciation négative ne devrait jamais être rédigée, ni sur les bulletins, ni sur les devoirs des élèves. « Nul », « aucun travail », « vous n’avez rien compris… » sont à l’Index. L’expression « peut mieux faire » elle-même est à bannir, parce qu’elle a une connotation négative (supposez que vous traumatisiez un enfant à cause d’une « connotation » !). La note zéro est évidemment censurée, trop infamante, en particulier si l’élève n’a pas exécuté la tâche prescrite. Quand l’élève n’aura pas fait son travail, ne le punissez pas, discutez avec lui, essayez de comprendre et d’analyser avec lui les « raisons » pour lesquelles il n’a pas fait son travail (il est bien entendu exclu d’imaginer ou seulement de soupçonner qu’il soit tout bêtement paresseux). Devant l’échec de l’élève, pas de sanction. Commencez par vous poser des questions sur vos méthodes, offrez votre aide psychologique et votre soutien pédagogique. Puisque l’élève n’a pas accompli sa tâche, c’est que son enseignant a échoué à lui en montrer l’intérêt et la nécessité. Faites appel à son « sens des responsabilités », parlez-lui de son avenir qui est entre ses mains, sachez l’amener à prendre en compte « son projet », ses « objectifs ». Comme dans les grandes surfaces, l’important c’est de po-si-ti-ver ! Il est clair qu’à ce petit jeu, les élèves ont vite assimilé l’avantage qu’ils peuvent tirer de ce droit béni.   

       Jusqu’à un certain point, cependant. Les enfants ne sont pas longtemps dupes de la lâcheté de leurs maîtres et ils n’aiment pas qu’on réponde à leurs manquements par de la démagogie doucereuse, cela en humilie plus d’un. Les enfants ne craignent pas le jugement des adultes. Ils en ont besoin. Ils le réclament. Le jugement est constitutif de leur personnalité, il fait partie intégrante de l’éducation. Ce que les enfants ne supportent pas, c’est l’injustice. Cela n’est quand même pas la même chose.

     

    Extraits de La Génération virtuelle.

     

     

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