• Crise du désir

     

     

     

    Acédie 

     

    ‘How weary, stale, flat, and unprofitable,

    Seem to me all the uses of this world ! 

     

    « Comme tous les usages de ce monde me paraissent

    Ennuyeux, stériles, plats sans intérêt ! » 

     

                   Hamlet, acte I, scène 2, v. 133-134. 

     

     

     

    On dit d’Hamlet qu’il est un personnage moderne. Il nous paraît contemporain. Sans doute la « panne de désir » qu’il éprouve est-elle moderne en effet. Non pas que l’acédie ait été ignorée avant nous. C’est un mal qui s’est seulement généralisé. De symptomatique il est devenu endémique. Il s’est universalisé et menace la civilisation en tout cas la nôtre, l’occidentale, la repue. Le déchaînement publicitaire, qui nous envahit jusqu’à l’étouffement, ne sera pas le remède. Le désir ne renaîtra pas grâce au travail acharné des marchands. Au contraire ! Ceux-ci risquent plutôt de l’asphyxier définitivement. La pub se fait toujours plus insidieuse, elle est détournée, invisible. Les « incitations » à la consommation se dissimulent sous un fatras de promotions, ventes flash, tyrannie de la « marque » et autres pièges à gogos. On n’entretient pas son appétit en se gavant… La défaite du désir n’est pas loin.

     

     

     

     

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  • Etat du monde 

     

    Que reste-t-il dans les poubelles des riches ?

     

    À quoi servent les pauvres ? 

     

    Où va l’argent ? Aux riches, exclusivement. À chaque seconde, sur notre minuscule planète, des milliards de dollars changent de mains, sans contrôle, sans légalité véritable, sans taxe. Le Nord prétend-il aider le Sud plus démuni ? Pas du tout. Les 250 millions d’immigrés qui vivent expatriés de par le monde transfèrent plus de 150 milliards de dollars annuellement vers les pays pauvres, soit trois fois le montant de l’aide publique internationale. Qui aide les pauvres ? Les pauvres eux-mêmes. Et pour les punir de « venir manger le pain des riches », ils sont exploités dans leur travail, sous-payés, mal logés, discriminés, chassés, vilipendés, des Émirats du Golfe aux confins froids de l’Europe du nord. Non seulement ils doivent subvenir en bon argent pour sauver quelques plus pauvres qu’eux, mais ils paient aussi symboliquement (et parfois physiquement) pour la tranquillité morale des nantis quand ils sont pourchassés : leur persécution est la garantie du « sentiment de sécurité » des riches.

       Notre monde clos et circulaire, où l’argent vagabonde à la vitesse de la lumière, est un monde interdit aux humains. Les « personnes déplacées » sont des bannis. Il y a quatre siècles, l’émigration était une conquête, les missionnaires et les conquistadors avaient un idéal, un but, même injuste, mais leur désir au moins avait une fin. Il n’y a plus rien de cela. Nos émigrés ne sont pas des conquérants, ils finissent comme « réfugiés » ou simplement comme « indésirables ». Pour dire à quel point ils n’existent pas, on les nomme « sans papier ». Les riches ne savent même pas recycler ce « déchet humain », selon l’expression provocatrice de Zygmunt Bauman. À cause de leurs « paniques sécuritaires », ils tapent sur les pauvres, comme si leur haine pouvait les rassurer.

       Triste planète ! 

     

    ✋ ✋ ✋ ✋ ✋

     

     

     

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  •  

    Relire Rimbaud

     

     

     

    « Ô splendeur de la chair ! »

     

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  • Education

     

    Ancien élève, nouvel élève,

    mes professeurs.

    Leçon de civilisation  

     

    Les termes ouolofs qui définissent l’« homo senegalensis » sont au nombre de quatre.

       -Teranga signifie l’hospitalité, et l’on connait le sens aigu de l’accueil chez les Sénégalais ;

       - Kersa c’est la pudeur, le raffinement, la délicatesse des sentiments que le sourire généreux dissimule poliment ;

       - Muñ veut dire patience, ou persévérance, le contraire du fatalisme, lui aussi exprimé par un éternel sourire ;

       - Yaru c’est la courtoisie, proche du respect.

       Ce sont mes élèves qui m’ont enseigné cette sagesse. Mieux qu’une leçon de vocabulaire, c’est un cours de civilisation que j’ai pris tandis que j’enseignais à Saint-Louis du Sénégal. J’ai essayé de me conformer à cette sagesse. J’ai été accepté, intronisé comme l’un des leurs par mes enfants africains. Mais j’ai encore tellement à apprendre !

     

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  • Préscience

     

    De la complexité du monde

     

    L’actualité de Pierre Teilhard de Chardin 

     

    Il faudrait peu de choses pour actualiser la pensée de Teilhard de Chardin (1881-1955). Ses intuitions, qui remontent maintenant à un siècle, étaient justes. Il n’y a que le vocabulaire qui a changé. Ainsi, quand il parle de « planétisation », nous comprenons « mondialisation ». Il n’avait pas idée d’Internet, mais il parlait déjà de « noosphère », ou « sphère de la pensée humaine ». Celle-ci contient toutes les consciences de l’humanité et représente la réunion de toutes les capacités humaines à penser. Quel serait son étonnement devant Google et Wikipédia ?

       Parmi les choses que nous aurions encore à apprendre de lui, il y a cette notion de « centréité » ─ le mot n’est pas très joli ─ qu’il définit par : « Être plus, c’est s’unir davantage. » C’est en effet en se nouant sur elle-même que l’humanité progresse dans son humanisation. Pour Teilhard, le « premier homme » « ne peut être qu’une foule ». C’est l’alpha. L’émergence de la conscience permet (ensuite) l’apparition de la personne. Le travail n’est jamais terminé ! L’Oméga attend toujours. Et il attendra encore tant que nous n’aurons pas retrouvé « la flèche du temps ».

       Pour Teilhard, la sélection darwinienne « cesse » avec l’Homme. Dans la compétition animale, remarque-t-il, « le plus fort déplace le plus faible et finit par l’étouffer. » Mais chez l’Homme, « la suppression s’accompagne toujours de quelque assimilation, […] le vaincu réagit encore sur le vainqueur pour le transformer. » Le processus ne s’arrête pas, l’Homme « n’est pas autre chose que l’Évolution devenue consciente d’elle-même. » Quelle responsabilité ! La tâche est si lourde que devant la conscience que nous avons du travail à accomplir, le découragement nous guette. « Rien ne continuera plus si nous quittons la table », prévient Teilhard. On a l’impression que la prédiction est en voie de réalisation. Et il insiste : « Le siècle dernier [le XIXe] a connu les premières grèves systématiques dans les usines. Le prochain ne s’achèvera certainement pas sans des menaces de grève dans la Noosphère. » Nous y sommes. Ce que je désigne, quant à moi, par « la crise du désir », Teilhard la décrit déjà : « L’Humanité, sans le goût de vivre, cesserait bientôt d’inventer et de créer pour une œuvre qu’elle saurait d’avance condamnée. » Il ne suffit pas de pardonner à « ceux qui ne savent pas ce qu’ils font ». Comment pardonner désormais à ceux qui ne veulent pas savoir ce qu’ils ont à faire ? Le pire réflexe dans l’ignorance des conséquences de la « planétisation », la façon la plus pernicieuse de ne pas assumer notre responsabilité collective, c’est le repli sur soi, l’hypertrophie de l’autonomie, la maladie du moi absolu. Teilhard prévient : « une impasse à éviter : l’isolement », « se faire plus seul pour être davantage ».

       Internet n’est pas la noosphère, il n’en est que la caricature. La connaissance est éparpillée, éclatée, mais elle n’est toujours pas « centrée ».  Il nous manque une conscience globale. Tristesse de l’Écologie. « ‘‘Je’’ […], se fermant au reste, parvient à se constituer aux antipodes du Tout. [ …] Nous reculons […] devant l’association d’un Ego avec ce qui est Tout. » Comme je l’ai dit par ailleurs, « entre le monde et moi, il n’y a rien ». Plus précis encore, Teilhard dit : « Universel et Personnel (c’est-à-dire ‘‘centré’’) croissent dans le même sens et culminent l’un dans l’autre en même temps. » Aujourd’hui, Internet est un espace qui n’a pas de centre : on voit le chemin qu’il reste à parcourir. Nous vivons dans la mondialisation mais nous n’avons pas encore pensé la mondialisation. Nous avons fabriqué du « collectif » en négligeant « la personne », ainsi gaspillons-nous nos chances d’évolution. Comme Internet n’est que le brouillon de la noosphère, l’individu moderne n’est que l’avatar de la personne.

       Le « progrès » n’a pas complètement manqué sa cible. Nous avons ─ plutôt bien ─ universalisé les vaccinations, accru le confort (au moins sur une partie de la planète), mais s’est accrue encore plus vite la circulation de la drogue, des armes et de la pornographie. Par combien d’échecs l’Évolution doit-elle passer pour « réussir » ? Poétique et chrétien, Teilhard s’alarme : « Tant qu’il absorbe ou paraît absorber la personne, le Collectif tue l’amour qui voudrait naître. » Pour sa part, il n’a jamais désespéré de le voir naître malgré tous les obstacles qu’il voyait que l’humanité lui oppose.

       L’amour à naître n’est pas loin, mais il est empêché ─ par nous. Pour conclure avec Teilhard de Chardin, on peut estimer qu’au XXe siècle, Nelson Mandela a été plus utile au progrès de l’humanité que Steve Jobs.  

     

    Les citations sont extraites du Phénomène humain (1955).

     

     

    Pierre Teilhard de Chardin en 1917

     

     

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