• Etat de conscience

     

     

     Y a-t-il un usage intelligent de  

    la mauvaise conscience ? 

     

    Ceux qui prétendent que l’on ne fait la charité que pour se donner bonne conscience se donnent bonne conscience en ne la faisant pas.

     

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  • Education

     

     

     Virtuel ou présentiel ?

     

    Nous tenons enfin la nouvelle révolution pédagogique : l’éducation s’est convertie aux MOOCs. Attention franglais ! Derrière ce monstre linguistique se cache une technique d’« enseignement de masse en ligne » (ou Massive Open Online Courses). Il s’agit tout simplement de cyber-enseignement, ou d’éducation sans éducateur. Cela ressemble, pour la culture, à  ce qu’est la production « hors sol » pour l’agriculture… L’illusion est décelable dans sa définition même. Il ne s’agit pas strictement de remplacer les profs par des machines intelligentes (on dit smart en langage MOOC). « Tout le savoir du monde » est déjà contenu dans les bibliothèques numériques et nous en disposons autant que nous voulons. L’idée nouvelle est de faire travailler les apprenants (en masse) sur des programmes préétablis, selon des algorithmes conçus par des informaticiens. La transmission des connaissances autant que le contrôle des connaissances sont assurés par des systèmes informatiques puissants. En réalité, ce ne sont pas les machines qui contrôlent les acquis des apprenants, ce sont les ingénieurs qui ont conçu les machines et les logiciels. Avec un MOOC, vous avez « juste » quand votre « réponse » correspond à celle de la machine, c’est-à-dire à celle que l’ingénieur-professeur a prévue. Bref, le MOOC est l’exacte réplique du prof obtus qui n’accepte que la réponse qu’il a en tête et ne veut rien entendre d’autre. Il ne sait pas gérer les « bonnes fautes », les hésitations, les approximations, les tentatives audacieuses mais infructueuses, et encore moins prendre en compte la timidité, ni le désir que le disciple manifeste pour son maître. Avec les MOOCs, de toute façon, maîtres et disciples disparaissent et sont remplacés par un écran tactile et un client posté. 

       Si, comme je le crois, l’apprentissage c’est le passage de « ce que je sais » (moi le maître) à « ce que je désire acquérir » (moi l’élève), si l’éducation est un échange entre « je », si elle est un nœud de relations et non un jeu de connexions dans un réseau, si elle implique les corps autant que les esprits, alors les MOOCs n’auront pas beaucoup de pouvoir en face de l’humain. Quel est le Q.E. (quotient émotionnel) de la machine ? Il est nul ! 

       Ah, j’oubliais ! L’enseignement machinal qui se met en place est aussi très rémunérateur pour ses concepteurs et surtout les diffuseurs de ces nouvelles technologies. Avons-nous le moyen d’aller contre ? Nous n’avons pas un seul argument valable à opposer à cette aubaine. 

       Mais parlons-nous bien de la même chose ? Les MOOCs n’ont pas grand-chose à voir avec l’éducation. Ils ne concernent que l’instruction, le formatage des futurs exécutants. Ils sont à l’éducation ce que le speed dating est à l’amour. Tant que les MOOCs formeront des clones, il y aura encore de la place pour les humains. C’est une opportunité à saisir ! 

     

     

     

     

    Extrait de Et mon tout est un homme : 

     

    Certes, l’enseignement machinal, ou mécanique, n’engendre plus de conflit avec l’enseignant ; tout est calme et serein dans le cybermonde de l’éducation et notre époque ne déteste rien tant que les rivalités, les émotions et les passions. Chacun dans sa bulle et paix sur la terre. Mais peut-on apprendre « de source inconnue » ? Peut-on, sans dommage, dissocier le cognitif du sensitif ? Un doigt sur la souris, les yeux sur l’écran, et rien d’autre ? Spécialiste de la communication, Michel Serres met à égalité les technologies à l’usage de la pédagogie et « l’enseignement présentiel ». « Évitons la tentation de réputer bon le ‘‘naturel’’ et mauvais l’artificiel », conseille-t-il. « L’échec et la réussite se partagent autant et balancent de leur doute aussi bien la présence vivante que l’enseignement à distance. » Et il parle en connaisseur puisqu’il a largement collaboré à la modernisation du CNED. Cependant, le compte n’y est pas, et la « balance » entre l’enseignement mécanique et l’éducation de personne à personne est trompeuse. J’y vois, pour ma part, un faux équilibre, en trompe-l’œil. La raison en est que la dualité n’est pas entre « naturel » et « artificiel », mais entre humain et non-humain. Avec la technologie avancée, les frontières ont été brouillées. Je peux apprendre à me servir d’un outil, mais littéralement, qu’est-ce que l’outil peut m’enseigner ? Musicien, je peux apprendre à jouer d’un instrument, mais ce n’est pas l’instrument qui m’enseigne, c’est mon maître de musique. Dans la machine, où se tient le maître ? À qui ai-je l’honneur ? À qui ai-je recours si j’échoue ? Qui reconnaît mon mérite et me félicite ?

     

     

     

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  • Citation

     

     

     « Rappelons-nous combien il est étonnant de vivre. »  

                                             Paul Claudel

     

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  • Shakespeare

     

    Portrait d'un jeune homme

    par Corneille de Lyon, portraitiste du XVIe siècle. 

     

    Shakespeare et ses Sonnets

     

    Pourquoi tant de secret ?

     

     

    Si les Sonnets ont été tenus secrets si longtemps ─ leur rédaction ayant commencé au milieu des années 1590, ils n’ont été publiés, discrètement, qu’en 1609 ─, c’est que Shakespeare ne souhaitait tout simplement pas les voir rendus publics. Il peut y avoir de multiples raisons à cela.

       Par strict sens moral, il n’avait pas envie d’étaler sa passion pour un jeune homme sur la place publique. La mode élisabéthaine n’était pas encore au Coming Out !  D’autant plus que William Shakespeare était un personnage connu, un dramaturge célèbre, un homme public. Sa notoriété pouvait-elle le préserver du « scandale vulgaire » ? Il semble que non. Les références à la calomnie sont si nombreuses dans les Sonnets que cela nous renseigne suffisamment sur son « milieu ». Parmi les sonnets de la fin du recueil, au moment où la conscience du poète est la plus vive, il a cet aveu douloureux (sonnet 140) :

             Ce monde tordu est devenu si mauvais

             Que les déments prêtent l’oreille aux médisants.

       Shakespeare, l’amoureux chaste que nous voyons dans les Sonnets, redoute plus l’incompréhension du monde que son jugement grossier  (sonnet 121):

             Mieux vaut être immoral que d’être jugé tel,

             Quand sans l’être, pourtant, on s’en voit accuser,

             Et que l’on est jugé, pour des plaisirs licites,

             Non par son sentiment mais par les yeux d’autrui. 

       Bien sûr, les Sonnets ne sont pas une confession ! Faisant de nécessité vertu, le poète finit par comprendre que la passion qu’il traverse est d’autant plus belle qu’elle n’est partagée qu’avec l’être aimé. Elle sera donc toujours tenue cachée. Non seulement, l’amour du poète est plus beau dans le secret, mais il est aussi plus pur. C’est ce qu’exprime le sonnet 71 :

             N’allez pas répéter sans fin mon pauvre nom,

             Laissez plutôt périr votre amour après moi.

             Car tous les gens sérieux en vous voyant pleurer

             Se moqueraient de vous, et de moi même mort.

       Tant que la calomnie ne l’atteint pas, son sentiment demeure intact. Le poète lutte désespérément pour sauvegarder son amour « tel que je [vous] vis, dès que je vis vos yeux » (sonnet 104) ; il lutte contre le temps, évidemment, mais aussi contre le monde : « moi pour toi, et rien d’autre » (sonnet 125).

       Le poète, contrairement à « l’amant », n’est en concurrence avec personne. Comment a-t-il pu se garder d’une telle rivalité ? Toujours par le choix de la solitude, par l’évitement. Le poète sauve ainsi son amour de la calomnie et de la corruption. La perfection de son amour n’est pas atteinte (sonnet 108) :

             L’amour tel qu’il naquit n’est en rien altéré.  

     

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  • Mimétisme

     

     

      

    La parole de Shakespeare sur le désir

     

    Comment Shakespeare s’y prend-il pour exprimer l’inexprimable ? Ayant eu, quatre siècles avant René Girard, l’intuition du « désir mimétique » et de tout ce qu’il cache (ou révèle), il lui a fallu inventer un vocabulaire spécifique pour partager ce savoir singulier et inconnu jusque là. Les « mystères » qui entourent l’œuvre de Shakespeare viennent, pour la plupart, de la difficulté que nous avons à interpréter son langage. Pourtant, les « problem plays » ne sont pas aussi problématiques qu’on le dit, et les magnifiques contradictions du dramaturge ne sont ni une fatalité ni une déficience de sa pensée.

        Ayant étudié parallèlement Shakespeare et Girard, j’ai pu mettre au jour l’étonnante convergence des deux approches : celle du poète-dramaturge de la fin du XVIe siècle et celle de l’anthropologue contemporain. Les Sonnets, à cet égard, sont particulièrement révélateurs. Toutes les notions de « désir médiatisé », de « modèle fascinant », de rivaux, de double bind, de « méconnaissance » même, se retrouvent, comme par anticipation, dans la poésie de Shakespeare, et elles sont sublimées par son génie spécifique et sa langue sans équivalent.

        Il est étonnant de relever, par exemple, les descriptions infinies du désir dans un recueil de 154 sonnets seulement dans lequel le mot ‘desire’ n’apparaît que 13 fois ! Car le désir se dissimule. Il est presque toujours présenté, par Shakespeare, comme étant déclenché par le « regard d’autrui », ou regard mimétique. Ainsi les références au regard sont-elles multiples et variées ─ on en compte pas moins de 229 occurrences : eye, see, look, sight, view, glance… Pour désigner « le modèle désirable », Shakespeare parle de print, image, semblance, pattern, shape, map, frame, form, example, etc. On trouve des équivalents pour tous les termes que René Girard a conçus pour élaborer sa « théorie mimétique » : l’indifférenciation, le pharmakon, le double bind évidemment, mais aussi la méconnaissance dont Shakespeare donne la « définition » suivante : ‘want of conscience’, ou déficit de conscience. (sonnet 151).

        Shakespeare n’a pas inventé une langue, il s’est seulement servi, avec tout son génie, de l’anglais tel qu’il se pratiquait à son époque pour exprimer et révéler ses intuitions sans pareilles sur le désir, ses fulgurances, ses illusions, ses délires. C’est précisément à travers les Sonnets que l’on peut le mieux deviner la démarche profonde de Shakespeare : comment il passe de sa fascination exaltée pour un jeune homme sublime à la reconnaissance douloureuse que « le désir, c’est la mort », ‘Desire is death’ (sonnet 147). L’aboutissement de ce travail sur lui-même est une surprenante (et pourtant prévisible) prise de conscience de la nature réelle du désir : le mot ‘conscience’ est utilisé trois fois dans le seul sonnet 151, juste avant de conclure son œuvre poétique !

     

      

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    Mes analyses ont été largement présentées dans mes deux essais publiés chez L’Harmattan : SHAKESPEARE ET SON DOUBLE (paru au début de l’année 2012) et LE DÉSIR MIS À NU (sorti en septembre 2012).

     

     

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