• Bonnes feuilles 

    Extrait de mon roman Une île sur le fleuve

     

     

    La visite de Gorée

     

       En attendant la vedette qui devait le ramener sur le continent, François se rendit à l’embarcadère, et là, il resta un long moment à contempler la mer qu’une houle légère agitait sans brusquerie ni cassure, comme une berceuse. C’était un mouvement paresseux et régulier, une instabilité si répétitive qu’elle en devenait rassurante. C’est parce qu’elle nous laisse croire à des recommencements faciles comme la marée ou le jeu futile des vagues que nous aimons la mer. Et si tout cela n’est pas vrai, au moins elle nous console de notre histoire minérale et froide.

       François monta dans le bateau pour rejoindre la terre ferme. On ne séjourne pas dans une île aussi petite. Ce ne peut être qu’un lieu de transit. Ce n’est pas à cause de la sécurité, ni de la tranquillité qu’offrait l’endroit que les marchands d’esclaves avaient choisi Gorée pour leur négoce sordide. Leur détachement du continent était un alibi pour leur honte, un paravent pour le dégoût qu’ils s’inspiraient à eux-mêmes. C’est du moins ce que François osait espérer. Entre le ciel vide et plat et l’océan imprévisible, cette île a été leur pierre de scandale, pierre sacrificatoire de l’Europe inventant la raison pour couvrir sa folie, réquisitionnant l’Histoire au prix du sang innocent, un beau sang rouge que les civilisés prétendaient noir. La mer est le miroir de nos incertitudes, inconstante et fidèle à la fois. C’est pourquoi nous avons tellement besoin de la traverser ! C’est pourquoi, dans les pires conditions, nous l’avons traversée et nous avons inventé l’Amérique ! Mais fallait-il aussi emporter avec nous notre péché ?

     

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  • Stendhal

     

     

    Double bind

     

    « Il entrevoyait le ridicule de sa position : il aimait, sans doute avec l’envie de réussir, et cependant il était malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de cette possibilité de réussir. » 

                                                                      Lucien Leuwen 

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  • Autonomie

     

     

    Manque d’image ou manque d’être ?

     

    Allez dire à un gamin de quinze ans qu’il « définisse son projet », qu’il « trouve sa voie », qu’il « soit lui-même », il n’osera même pas avouer qu’il n’en a aucune idée, parce qu’il aura honte ─ une honte tenace, accentuée par le regard de celui qui justement lui pose la question ! Pour camoufler sa honte, par pudeur, et surtout pour obéir au dictat tacite de l’individualisation obligatoire, il inventera bien quelque chose. La « légende personnelle » se construit très vite, pas dans une superbe autonomie, mais dans la contrainte, sous la pression du regard d’Autrui ─ et nous voilà « en enfer », comme le disait Jean-Jacques Rousseau parlant de l’amour-propre ! Jamais l’enfant, ou l’adolescent malheureux, se sentant coupable par « manque d’être », ne viendront supplier : « Dites-moi qui je suis… »

     

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  • Méprise sur le désir

     

    Au p’tit bonheur

     

    Le bonheur est une chose tellement banale, tellement commune. Pourquoi s’épuiser à courir après ? Inspirons-nous du sonnet 143 : 

           Lo, as a careful housewife runs to catch
         One of her feathered creatures broke away,
         Sets down her babe and makes all swift dispatch
         In pursuit of the thing she would have stay,
         Whilst her neglected child holds her in chase,
         Cries to catch her whose busy care is bent
         To follow that which flies before her face,
         Not prizing her poor infant’s discontent ;
         So runn’st thou after that which flies from thee,
         Whilst I, thy babe, chase thee afar behind
     

     

        Vois comment la matrone avisée court après

        Une de ses volailles qui s’est envolée,

        Et laissant son enfant, elle se précipite

        Pour rattraper ce qu’elle n’a pu retenir ;

        L’enfant qu’elle a lâché essaie de la poursuivre,

        Pleure et s’accroche à elle, mais son seul souci

        Est de suivre cela qui s’enfuit devant elle, 

        Abandonnant l’enfant tout seul et malheureux.

       Tu cours, pareillement, après qui veut te fuir,

       Tandis que moi, ton enfant, je cours loin derrière.

     

     

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  • Poésie

     

     

              On construit ses rêves

                  Dans le regard de l’autre.

     

                                                               Richard Taillefer

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