• Réédition

     

     

    LE MAÎTRE DES DÉSIRS  

    ou Mes élèves et moi  

    Essai sur l'éducation

     

         Voici quelqu’un qui brise les idoles, qui ne croit à aucune des directives lancées depuis le ciel, qui ne croit pas aux études pratiquées chez nous, qui ne croit pas à l’esprit de synthèse. Quelqu’un qui refuse la discipline, les horaires, qui refuse de voir ses élèves marcher au pas. Qui refuse de ne parler qu’à des têtes ou des bustes, qui sait qu’on apprend avec son corps aussi bien qu’avec sa tête. Quelqu’un qui veut aimer, qui veut enseigner dans la joie, dont le but est le bonheur de ses élèves, qui offre un passeport pour la vie, qui cherche à sortir des enfants ce qu’ils ont de meilleur en eux. Qui veut les faire rêver parce qu’à dix sept ans, messieurs les enseignants, il ne faut pas empêcher les enfants de rêver.

        Ce que dit Joël Hillion, je l’ai dit en mon temps dans le confessionnal de ma conscience, il y a cinquante ans. Je fus aussi professeur d’anglais. En dehors des horaires, j’entretenais avec un groupe une relation privilégiée car j’animais une troupe théâtrale. Mes élèves, je les ai (presque tous) retrouvés à l’âge adulte, ces comédiens en herbe. Dire que cela fut le démarrage d’une conni-vence entre nous, c’est peut-être vrai. Car je sais que ce n’est pas dans l’atmosphère de la cage traditionnelle de la classe que peuvent exister des échanges fructueux entre le prof et ses élèves. Il y a trop de tabous autour d’eux, trop d’habitudes, trop de contraintes.

        Un véritable enseignant n’enseigne pas une matière. Il enseigne à vivre dans la beauté des choses.

                                                               Pierre Roudy

     

              ISBN  978-2-913762-03-0                  20 €

      

    Commande directe : 13 rue de Sèvres

                                  91540 MENNECY 

    contre un chèque à mon nom, franco de port.

      

      

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  • Parution

     

    Les Sonnets de Shakespeare 

    Traduction originale de Joël Hillion

     

    Plus de quatre cents ans après leur publication, Les Sonnets demeurent un mystère.  L’aventure poétique vécue par William Shakespeare déchiré entre son amour idéal pour un jeune homme éclatant de beauté, dissimulé sous les initiales W.H., et sa passion pour une maîtresse farouche et déloyale, qu’on surnomme « la dame sombre », continue de fasciner les lecteurs d’aujourd’hui. 

       Les Sonnets sont écrits dans une langue d’une richesse sans pareille.  J’ai souhaité, pour ma part, les rendre accessibles aux lecteurs francophones du XXIe siècle.  J’ai ainsi choisi de  privilégier le sens par rapport à la forme, tout en respectant au mieux l’écriture et la composition particulières des Sonnets.  La poésie de Shakespeare doit être lue directement, sans filtre, dans son émotion brute. 

       Bien mieux que des « poèmes d’amour », les Sonnets sont une interrogation vibrante sur le désir, la honte, la conscience, le don, la recherche de la vérité et la compréhension de Soi à travers la fascination pour l’Autre.

     

    Les Éditions du CLUB ZÉRO

     

    Site Internet : http://shakespeare.sonnets.free.fr

      

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  • Biographie

     

     

    René GIRARD, l’homme et l’œuvre.  

      

    René Girard est le penseur français le plus étonnant qui ait traversé le XXe siècle. Ses découvertes sont encore si controversées, si difficiles à assimiler pour certains qu’elles sont l’objet d’une méfiance et d’une incompréhension particulièrement injustes. Pourtant René Girard est certainement un intellectuel aussi important que Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss et quelques autres. Il est enseigné à l’étranger, sa réputation est mondiale, mais il est encore méprisé en France.  Michel Serres le considère comme « le Darwin des sciences humaines ». Il faut dire que sa recherche bouscule bien des traditions, elle est en marge de la pensée officielle, et cela dérange beaucoup de monde. 

       Académicien français, il est encore presque inconnu... en France. Il est Docteur honoris causa des universités d’Amsterdam, Innsbruck, Anvers, Padoue, Montréal et Baltimore. C’est un esprit indépendant qui a travaillé hors des sentiers battus. Il avoue lui-même : « En France […], si vous ne faites pas partie de l’École, vous n’avez aucune chance d’être reconnu. » 

       Difficile à classer, il est critique littéraire, philosophe, anthropologue. Sa réflexion touche aussi bien à la sociologie, à la psychologie, et à beaucoup d’autres domaines. Handicap suprême en France, il se définit lui-même comme un penseur chrétien.  

     

    Biographie  

        

       René Girard est né à Avignon le 25 décembre 1923. Son père, Joseph Girard, a été archiviste paléographe, conservateur de la bibliothèque et du Musée Calvet à Avignon de 1906 à 1949. Il était anticlérical et républicain. Sa mère, pour sa part, était catholique. 

       Le parcours de René Girard est peu académique. Enfant, il ne supporte pas l’école, qu’il sèche régulièrement, et il apprend à lire tout seul. Il est renvoyé du lycée d’Avignon pour mauvaise conduite. Il passe brillamment son bac en candidat libre au moment où éclate la seconde guerre mondiale. Son père l’envoie à Paris où il se retrouve libre de toute pression familiale à cause de la ligne de démarcation. Il s’inscrit en classe préparatoire mais interrompt sa préparation au concours de l’E.N.S. De 1943 à 1947, il étudie à l’École nationale des Chartes à Paris mais se montre peu enthousiaste à l’idée de devenir archiviste comme son père… 

       Par chance, et un peu par hasard, il obtient une bourse et un poste d’assistant de français à l’Université Johns Hopkins de Baltimore. Excellente occasion pour lui de fuir la France où il s’ennuie. 

       Il se marie aux États-Unis et a trois enfants. Il effectue la totalité de sa carrière aux États-Unis. Il obtient un doctorat d’histoire en 1950 à l’Université d’Indiana, où il commence à enseigner la littérature. De 1957 à 1968, il est enseignant à l’Université Johns Hopkins de Baltimore. En 1968, il rejoint l’Université de Buffalo où il demeure jusqu’en 1975, puis il retourne à Johns Hopkins. Il termine sa carrière académique, de 1980 à sa retraite en 1995, à la prestigieuse Université de Stanford en Californie, où il réside jusqu’à sa mort. Le 17 mars 2005, René Girard a été élu à l’Académie française. Il a été reçu sous la Coupole le 15 décembre 2005. Il est décédé le 4 novembre 2015 à Stanford, où il est enterré. 

      

    Sa carrière 

      

       Son œuvre s’articule en trois moments forts. D’abord à travers une approche littéraire où il conçoit la théorie du « désir mimétique ». Puis comme anthropologue quand il élabore sa deuxième théorie fondamentale, celle du mécanisme de la « victime émissaire ». Enfin quand il approfondit son intuition première sur le message biblique comme anthropologie générale. 

      

    Premier moment : l’approche littéraire 

      

       Dans son premier livre, publié en 1961Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard expose sa théorie du « désir mimétique ». C’est en étudiant les grands auteurs ─ Cervantès, Shakespeare, Stendhal, Dostoïevski, Proust ─ qu’il découvre que tous ont eu l’intuition que le désir n’est pas autonome. 

       Tout désir est l’imitation du désir d’un autre. Loin d’être indépendant et propre à la personne qui l’éprouve (comme le croient les romantiques), le désir est toujours déclenché par le désir qu’un autre a d’un objet quelconque. Cet « autre » nous sert de médiateur ou de modèle. Prenons un exemple trivial. Cette fille ne m’a jamais particulièrement attiré. Mon meilleur copain commence à sortir avec elle. Je ne tarde pas à tomber éperdument amoureux d’elle... Combien de romans, ou de scénarios de films, reproduisent-ils ce schéma ? Il ne s’agit rien moins que d’un réflexe mimétique. 

       Le sujet désirant attribue un prestige particulier au modèle tandis qu’il se persuade que le modèle, de son côté, désire par lui-même et pour lui-même de façon absolument autonome (ce qui est faux, évidemment). Le rapport n’est pas direct entre le sujet qui désire et l’objet désiré : il y a toujours un truchement. Plus que l’objet, c’est le modèle donc ─ que René Girard appelle médiateur ─ qui attire ; c’est l’être du modèle qui est recherché. René Girard qualifie le désir de métaphysique dans la mesure où, bien plus qu’un désir de possession, « tout désir est désir d’être », il est une aspiration. JE désire l’AUTRE parce que JE est sûr que le désir de l’AUTRE est « vraiment » autonome. Shakespeare fait dire à Coriolan parlant de son pire ennemi : « Si je n’étais pas qui je suis, je voudrais être lui. » Arthur Rimbaud résume cela de façon extraordinairement économique en disant : « JE est un autre ». 

      

    Exemples littéraires 

      

       Prenons quelques exemples dans les œuvres que René Girard a étudiées dans Mensonge romantique et vérité romanesque. 

       Dans Le Rouge et le noir, Julien Sorel ne s’éprend de Mathilde de la Mole qu’à partir du moment où il s’aperçoit qu’elle est convoitée par tous les hommes autour d’elle. Littéralement, elle attire tous les regards… Les coquettes connaissent bien ces techniques de séduction ! Elles sont infaillibles. Stendhal nomme « vanité » ce comportement imitatif irrationnel et quasi incontrôlable. Chez Proust, ce qui est décrit comme « snobisme » n’est rien d’autre non plus qu’un comportement imitatif. Le snob est obsédé par le regard des autres. Par une inversion perverse, il veut à tout prix passer pour un modèle à recopier. Pour s’admirer, il a besoin de l’admiration de tous ! Chez Dostoïevski, L’Éternel mari est hanté par l’amant de sa femme, il veut comprendre le désir que l’Autre a éprouvé pour celle qu’il a lui-même aimée… Chez Shakespeare, tous les personnages (ou presque) sont dévorés par l’envie et la jalousie. 

       L’obsession de l’autonomie, couplée au désir mimétique irrépressible et impossible à satisfaire, conduit tout droit au sentiment de persécution. Un bon exemple se trouve dans le sonnet 29 de Shakespeare ─ je cite ici ma propre traduction : 

    Méprisé par la fortune et par tous les hommes,  

    Je déplore, reclus, mon état de proscrit ;  

    De mes cris impuissants j’indispose le ciel,  

    Et je me considère, et je maudis mon sort.   

    Comme tous, je voudrais être plein d’espérances,   

    Être entouré d’amis et être reconnu ;  

    Je voudrais leur talent, j’envie leur influence,  

    Impatient de désirs et jamais satisfait.   

      

    Autres exemples 

      

       Bien sûr, le désir mimétique n’est pas l’apanage de la littérature. Le marketing fonctionne exactement sur le même principe. Ce qu’on appelle, à tort, « créer des besoins » n’est en réalité qu’une technique habile qui consiste à « créer des désirs ». Ce qui prouve, a posteriori, que les désirs ne sont pas spontanés puisqu’ils peuvent être fabriqués ! La mode en est l’illustration parfaite. Pour « être moi-même », il faut absolument que je sois comme tout le monde au même moment ! C’est ce que René Girard appelle la « mimésis d’appropriation ». 

      

    Médiation externe, médiation interne 

      

       Comment agit le médiateur ? Il y a en fait, deux types de médiateurs, comme il y a deux types de médiations. 

      

       La médiation est externe lorsque le médiateur du désir est physiquement ou socialement hors d’atteinte du sujet, voire hors du monde réel comme l’est Amadis de Gaule pour Don Quichotte. Le héros de Cervantès vit une sorte de folie mais il ne sombre jamais dans le désespoir. Rien ne vient jamais le dégriser. La star, par définition, est inaccessible. Elle ne donne à prendre que son image ! La médiation externe peut être aussi extrêmement utile, dans l’éducation par exemple. Tout apprentissage repose à la base sur l’imitation du maître… Dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, à propos de la mimésis d’appropriation, René Girard dit clairement : « Il n’y a rien ou presque, dans les comportements humains, qui ne soit appris, et tout apprentissage se ramène à l’imitation. Si les hommes, tout à coup, cessaient d’imiter, toutes les formes culturelles s’évanouiraient. »  Rien que cela !

      

       La médiation est interne lorsque le médiateur est réel et au même niveau que le sujet. Il se transforme alors en rival et en obstacle pour l’appropriation de l’objet dont la valeur augmente à mesure que la rivalité croît. C’est l’univers des romans de Stendhal, Proust ou Dostoïevski. Le titre d’un des romans de Dostoïevski est justement Les Possédés. Chacun tient absolument à l’illusion de l’authenticité de ses désirs. En même temps, celui qui me fascine est à la fois mon modèle et celui qui m’empêche de réaliser mon désir puisqu’il possède ce que je désire absolument. Il devient un « modèle obstacle ». Progressivement, notre rivalité l’emporte sur notre fascination, et la compétition seule nous occupe. Peu importe finalement l’objet de notre désir, le seul enjeu est de l’emporter sur notre rival. 

       La rivalité peut être sans fin, puisqu’elle agit en miroir. Chacun imite l’autre qui imite le premier… Il en est ainsi de la vendetta : chaque vengeance appelle la suivante. Le mécanisme des représailles peut ne jamais s’arrêter ! 

       Tout le sport (compétition et spectacle confondus), le showbiz, les jeux-concours, la télé-réalité (où les adversaires et rivaux s’éliminent mutuellement), le capitalisme et son principe de compétitivité fonctionnent sur le même principe : tout le monde est mis en concurrence. De même pour les jeux d’argent, la Bourse, etc. Le monde financier est un excellent exemple de l’emballement mimétique. Ce n’est pas le produit en soi qui a de la valeur, c’est la quantité de demandes ─ c’est-à-dire la multiplication des désirs manifestés ─ qui fait la valeur de l’objet. L’objet n’est rien en soi, c’est la rivalité mimétique qui en fait le prix. Le principe est fondamentalement simple mais ses conséquences sont immenses et redoutables. Les guerres les plus meurtrières ont toutes des sources mimétiques : deux voisins se disputent le même territoire, le même droit, le même honneur, voire la même femme comme dans la Guerre de Troie. 

      

    Deuxième moment : la violence mimétique 

      

       Après s’être intéressé à la littérature, René Girard commence à réfléchir aux aspects anthropologiques du mimétisme. Il se lance dans l’étude des tragédies grecques et il aborde la question du sacrifice. C’est l’objet de son livre le plus connu, La Violence et le sacré, publié en 1972. 

      

    La violence et le sacré 

      

       Sa découverte du désir mimétique amène René Girard à s’interroger sur la violence, orientant ainsi son intérêt dans le champ de l’anthropologie. Aristote avait remarqué que l’homme était l’espèce la plus apte à l’imitation. C’est ce qui explique les extraordinaires facultés d’apprentissage des humains, mais aussi la facilité avec laquelle la rivalité mimétique se développe dans des conflits pour l’appropriation des objets. Cette rivalité étant contagieuse, la violence menace à tout instant et ceci a une incidence sur l’organisation des communautés humaines. René Girard comprend que « l’ordre » n’est que le résultat d’une crise mimétique « résolue ». Reste à savoir comment l’ordre apparaît. Il entreprend de lire toute la littérature ethnologique et débouche sur sa deuxième grande hypothèse : c’est le « mécanisme victimaire » ou « mécanisme de la victime émissaire » qui est à l’origine du religieux archaïque. 

      

    Le mécanisme victimaire 

      

       Si deux individus désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième… L’effet se propage comme une traînée de poudre… René Girard parle de « contagion mimétique ». L’objet de la convoitise est vite oublié, les rivalités mimétiques s’exacerbent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : s’ensuivent le chaos, l’indifférenciation, « la guerre de tous contre tous », comme l’appelle Thomas Hobbes, ce que René Girard appelle justement la crise mimétique. Et celle-ci va toujours en s’amplifiant. Clausewitz parle d’une « montée aux extrêmes ». Si rien d’extérieur ne vient interrompre le processus, le combat ne peut s’achever que faute de combattants ! Comment cette crise qui paraît sans fin peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? 

       Pour Girard, cette énigme ne fait qu’un avec l’apparition du sacré. C’est précisément au paroxysme de la crise de tous contre tous que peut intervenir un mécanisme salvateur : le « tous contre tous » violent peut se transformer en un miraculeux « tous contre un ». Si ce mécanisme ne se déclenche pas, la conséquence est la destruction irrémédiable du groupe. Pourquoi René Girard utilise-t-il le terme de mécanisme ? C’est que le processus ne dépend de personne en particulier, il découle du mimétisme lui-même. À mesure que les rivalités mimétiques s’exaspèrent, les rivaux tendent à oublier les objets qui en sont à l’origine, ils sont de plus en plus fascinés les uns par les autres, de plus en plus indifférenciés. À ce stade de fascination et de haine chauffées à blanc, la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus contingente, spontanée, et il se pourra alors qu’un individu, pour une raison qui peut être parfaitement fortuite, focalise sur lui tout le besoin de violence du groupe en effervescence. Dès que cette polarisation s’amorce, la crise mimétique s’emballe et atteint un paroxysme : la communauté unanime se trouve alors rassemblée contre un individu unique. Après que la « victime émissaire » a péri, la communauté retrouve une forme de paix et de stabilité, et elle se persuade alors que le choix de la « victime » était le bon. 

       Le phénomène n’est pas rare. Il est presque quotidien et peut être observé partout. Dans les micro-sociétés ou petites communautés, depuis les cours de récréation jusqu’aux entreprises, on trouve toujours une « tête de turc », une « bête noire », un « souffre-douleur » qui semble tout désigné… La victime peut être parfaitement innocente comme le Billy Budd d’Herman Melville. On trouve toujours une victime potentielle à portée de main. 

       Ceci est remarquablement explicité par saint Jean dans le récit de la Passion du Christ. « Grands prêtres et Pharisiens réunirent alors un conseil : ‘‘Que faisons-nous ? dirent-ils ; cet homme accomplit beaucoup de signes. Si nous le laissons faire, tous croiront en lui et les Romains viendront et détruiront notre Lieu Saint et notre nation.’’ L’un d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : ‘‘ Vous n’y entendez rien. Vous ne voyez pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière.’’ » 

       Ainsi la violence, à son paroxysme, tend à se focaliser sur une victime arbitraire et l’unanimité se fait contre elle. Dans La Violence et le sacré, René Girard précise : « Il s’agit toujours d’épingler la responsabilité du désastre sur un individu particulier, de répondre à la question mythique par excellence : ‘‘qui a commencé ?’’ » Plus trivialement, on remarque que la « défense » spontanée dans un conflit mimétique de toute nature consiste à lancer : « Et puis d’abord, c’est pas moi qui ai commencé le premier ! » Ou bien : « Et puis d’abord, y a pas que moi… » Nous sommes constamment en quête d’un bouc émissaire. 

       L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’exacerbation de la violence du groupe en fusion, violence dont chacun était possédé l’instant d’avant. Le « sacrifice » une fois accompli, le groupe se retrouve subitement hébété mais apaisé, comme « réconcilié avec lui-même ». La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme la responsable de la crise et l’auteur de ce miracle de la paix retrouvée. Elle apparaît alors comme « sacrée », c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux archaïque tel que René Girard le découvre dans la lecture des mythes de toutes provenances et dans les rapports des ethnologues.

       Paradoxalement, on découvre que c’est la violence qui a expulsé la violence, elle est donc efficace. Elle paraît toujours justifiée. Le Christ exprime cette « réussite » par ces mots : « Satan expulse Satan. »

     

    Fondement des religions

     

       Le conflit de « tous contre tous » étant apaisé, la question se pose alors du moyen de l’empêcher de se reproduire. De là s’ensuivent les interdits, les sacrifices rituels, les mythes, tout un système de lois qui définissent le cadre d’une société organisée. 

      

       Les interdits portent toujours sur les risques d’indifférenciation, sur la ressemblance, la confusion des identités, la trop grande proximité entre les personnes ─ en particulier l’interdit absolu de l’inceste, mais tout aussi bien l’interdit de l’homosexualité. L’injonction est unique, elle équivaut à déclarer : tu n’aimeras pas ton prochain, n’approche pas de celui qui te ressemble le plus. 

      

       Les rites, à l’inverse, tendent à reproduire la crise mimétique violente pour mieux la conjurer ─ soit par un sacrifice symbolique, soit par un sacrifice réel, comme les Aztèques qui exécutaient de vraies victimes en haut de leurs pyramides. Un reste de ces pratiques, comme un stigmate des rites ancestraux, se retrouve dans le Carnaval : tout le monde se déguise, la perte d’identité est totale, la confusion des personnes, l’indifférenciation sont la règle, les désirs peuvent s’exposer sans tabou… jusqu’à ce qu’on brûle le dieu-carnaval en expiation et tout ensuite rentre dans l’ordre ! 

      

       Les mythes, quant à eux, ont pour fonction de raconter, c’est-à-dire de penser la violence initiale et sa résolution sacrificielle. Comme l’histoire est racontée par les survivants, c’est-à-dire les meurtriers qui se croient « vainqueurs » de la crise violente qu’ils ont traversée, le mythe présente toujours « les faits » du point de vue des lyncheurs, des homicides… pour les justifier. Qu’on pense au mythe de Dionysos et à ses avatars modernes ─ le carnaval justement. 

       Comme le mythe n’est jamais raconté du point de vue de la victime, René Girard a conçu la notion de méconnaissance, c’est-à-dire d’occultation de la vérité, le moyen par lequel les lyncheurs se mentent à eux-mêmes et ne s’avouent jamais meurtriers. À leurs yeux, la violence qu’ils ont exercée en tuant une victime émissaire est bonne et légitime. Et elle l’est en effet, puisqu’après le sacrifice, la paix a été restaurée au sein de la communauté réconciliée. Littéralement, ils ne savent pas ce qu’ils font et ils n’ont aucun moyen de savoir ce qu’ils font. Les lyncheurs ne se sentent jamais coupables. René Girard précise utilement (dans La Route antique des hommes pervers) : « L’élimination radicale des ‘‘coupables’’ rappelle la manipulation dont l’histoire fait l’objet dans le monde totalitaire. » Quand les staliniens et autres Khmers rouges réécrivaient l’histoire, ils ne faisaient que construire un mythe, au sens le plus archaïque du terme ─ troublant XXe siècle ! 

       Cette élaboration religieuse se fait progressivement au long de la répétition des crises mimétiques dont la résolution violente n’apporte la paix que de façon temporaire. La mise en place de rites et d’interdits constitue une sorte de savoir empirique sur la violence. Les prêtres sont dépositaires, comme « naturellement », du premier pouvoir d’une société organisée. Ils étaient tout puissants dans l’Égypte antique. 

      

    L’ethnologie et les mythes fondateurs 

      

       Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits qui remontent à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers. Dans notre culture, pensons à Caïn et Abel, à Romulus et Remus… Si la théorie est vraie, alors on trouvera dans tous les mythes des caractères récurrents : on y verra une victime qui est considérée comme coupable par tous, une victime qui porte des traits préférentiels de sélection victimaire (par exemple une infirmité) et c’est cette victime rapidement divinisée qui est à l’origine de l’engendrement de l’ordre qui régit le groupe. Romulus tue son frère jumeau et fonde Rome. La violence « instaure » le sacré. René Girard trouve ces éléments constitutifs dans de nombreux mythes, à commencer par celui d’Œdipe, qu’il étudie dans son livre, La Violence et le sacré. 

       La relative incompréhension qu’a rencontré ce livre lui fait éprouver la difficulté de rendre ses idées accessibles. Avec l’aide de Jean-Michel Oughourlian et de Guy Lefort, deux psychiatres français, il met au point l’ouvrage suivant qui expose l’ensemble de sa pensée : Des choses cachées depuis la fondation du monde, paru en 1978. Le livre est bien accueilli par le grand public français mais il est reçu par un silence à peu près total dans les milieux universitaires. 

      

    Le processus d’hominisation 

      

       Le mécanisme victimaire va fournir la clé du défi que constitue la question du passage de l’animal à l’homme. Dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard développe les implications de sa découverte sur cette question. Pour rendre compte de ce passage à l’hominisation, en effet, il ne faut rien supposer d’autre que ce qu’on trouve déjà dans le monde animal, chez les primates : un fort degré de mimétisme lié à un volume important du cerveau. Ce qui empêche, dans les sociétés animales ou préhumaines, la violence résultant de la « mimésis d’appropriation » de dégénérer, c’est le système instinctuel de soumission aux individus dominants. Tous les animaux supérieurs obéissent à cette loi du mâle dominant. Le conflit mimétique n’aboutit jamais à une mise à mort ─ à deux exceptions notables près : chez les rats et chez les humains. En général, une fois établie, la soumission d’un individu à un dominant reste stable. 

       La prévention du retour de cette crise terrifiante est une nécessité existentielle pour le groupe et on peut imaginer l’intense concentration qui se fait sur la victime qui l’a sauvé. Parce qu’ils veulent rester réconciliés, nos ancêtres doivent s’attacher au maintien de cette paix miraculeuse en substituant à la victime originaire des victimes nouvelles. C’est le rôle des rites. Les conditions sont remplies pour l’apparition du premier signifiant, le plus simple ‒ une unité se détachant sur une masse indifférenciée ‒ à travers la nécessité du choix d’une victime. Ce premier symbole, la victime, signifie d’abord tout ce qui est en rapport avec le mécanisme réconciliateur : le sacré a le caractère d’une transcendance terrifiante à la fois maléfique et bénéfique. Tous les dieux de la mythologie ont une double face : ils sont admirés, adorés, et en même temps ils sont craints. Ce qui émerge, et se développe progressivement sur une période de centaines de milliers d’années, c’est un nouveau mode de gestion de la violence : elle consiste à la différer, grâce à des interdits et des rites. On passe ainsi d’une protection instinctuelle animale à ce qu’on peut qualifier de protection culturelle proprement humaine. Et parallèlement s’élabore la pensée symbolique. Ce qui se dessine alors, c’est l’origine de la culture. Nous savons qu’il n’y a pas de culture sans pensée symbolique. Celle-ci naît sur le premier cadavre lapidé ─ ou sur une première tombe, un premier mausolée, ou une pyramide, un dolmen, une première sépulture, aussi rudimentaire soit-elle. 

       L’élaboration des rites et des interdits par les premières communautés humaines constituées prend des formes infiniment variées tout en obéissant à des règles ou des mécanismes rigoureux : ceux-ci n’ont d’autre fonction que d’empêcher le retour de la crise mimétique ou crise d’indifférenciation. On peut ainsi retrouver dans le religieux archaïque l’origine de toutes les institutions politiques ou culturelles. L’ordre se confond à la différenciation : les clans, les hiérarchies, les classes d’âge, les métiers, les castes, etc. À travers l’infinie variété des cultures, on trouve les mêmes fondamentaux. 

      

    Le statut scientifique de l’hypothèse 

      

       Malgré l’argumentation solide et documentée de René Girard, le statut scientifique de son hypothèse pose problème. Comme la théorie de la sélection naturelle des espèces est le principe rationnel d’explication de l’immense diversité de formes de vie, la théorie du mécanisme victimaire est celui de l’explication de l’engendrement de l’infinie diversité des formes culturelles. L’analogie avec l’hypothèse de Darwin n’est pas fortuite. Dans les deux cas, l’hypothèse se présente comme non susceptible d’être prouvée expérimentalement, étant donné l’infinie période de temps nécessaire à la production des phénomènes. Aucune expérimentation grandeur nature ne peut être provoquée. On peut cependant en retrouver des manifestations équivalentes dans les lynchages. Le harcèlement sur les réseaux sociaux est lui aussi très archaïque ! Reste encore à interroger les paléontologues et les archéologues sur les phénomènes liés aux inhumations, par exemple.  Comme hypothèse, la théorie mimétique s’impose par son pouvoir explicatif incomparable. 

      

    Troisième moment : le texte biblique comme science de l’homme 

      

       Ayant rassemblé et examiné une quantité impressionnante de mythes à travers la planète et se rapportant à toutes les époques, René Girard décide d’étudier les mythes fondateurs de l’Occident et là, il tombe sur une chose ahurissante : les mythes religieux qui sont à l’origine de la culture occidentale ne collent pas avec sa théorie. 

       Passe encore pour Romulus et Remus, c’est logiquement le meurtrier qui fonde Rome ─ la civilisation romaine a bien commencé par une rivalité mimétique entre « frères ennemis » (jumeaux indifférenciés) et par un sacrifice humain, du moins tel que le rapporte la légende. Mais avec la Bible, les choses se compliquent. Caïn a effectivement tué Abel et engendré une multitude, mais Dieu ne le félicite pas pour son acte violent, au contraire, il le réprouve : 

      

    « Yahvé dit à Caïn : ‘‘Où est ton frère Abel ?’’  Il répondit : ‘‘Je ne sais pas.  Suis-je le gardien de mon frère ?’’  Yahvé reprit : ‘‘Qu’as-tu fait ! […] Maintenant sois maudit et chassé […].’’  Alors Caïn dit à Yahvé : ‘‘Ma peine est trop lourde à porter.’’ » (La Genèse, 4, 9-13) 

      

       Le mythe de Caïn et Abel, probablement réécrit au IVe siècle avant notre ère, inverse totalement les perspectives. Le mythe est « raconté » du point de vue de la victime. Ailleurs, quand il s’agit de reproduire le rite sacrificiel, il est différé. Dans la Bible, le sacrifice « ne plaît pas » à Dieu. Au moment de sacrifier son fils unique, Dieu retient le bras d’Abraham. Ainsi Isaac est-il épargné. Au lieu de tuer son fils, Abraham sacrifie un mouton. En cela, il agit comme beaucoup de religions qui cherchent des victimes de substitution. 

       Avec Jésus, le mythe est complètement anéanti. À la mort de Jésus ─ ô combien sacrificielle ─, il ne se passe littéralement rien, aucune réconciliation n’a lieu, rien n’est fondé, c’est l’échec total aux yeux mêmes de ses disciples. Au moment des offrandes au mort, les saintes femmes ne retrouvent même pas le corps ! Littéralement, le tombeau est vide. Il faut attendre la Pentecôte pour qu’un début de réaction de la part des disciples se manifeste. 

       Dans Des choses cachées, René Girard aborde pour la première fois le christianisme et la Bible. Les Évangiles se présentent apparemment comme n’importe quel récit mythique, avec une victime-dieu lynchée par une foule unanime. Le parallèle est parfait sauf sur un point : la victime est innocente et se présente comme telle. Le récit mythique traditionnel décrit toujours l’expiation d’un individu qui est considéré comme la cause unique du mal. C’est un traître, il mérite d’être châtié et expulsé. Par comparaison, dans les « procès staliniens », on attendait du « renégat » qu’il signât son aveu, qu’il reconnût sa « faute ». Il n’y a pas de « bonne » expiation sans un « vrai » coupable. Le récit mythique est donc toujours construit sur le mensonge de la culpabilité de la victime en tant qu’il est le récit de l’événement vu dans la perspective des lyncheurs et des persécuteurs unanimes. Le mensonge est, la plupart du temps, involontaire, on pourrait le qualifier de mensonge « innocent ». Il s’agit d’une manifestation de la « méconnaissance » et cette méconnaissance est indispensable à l’efficacité de la violence sacrificielle. Tous les récits mythiques font droit à la force. Avec la Passion du Christ, au contraire, nous n’assistons pas à la divinisation d’une victime mais à la victimisation d’un Dieu. 

       La « bonne nouvelle » évangélique affirme l’innocence de la victime, en s’attaquant à la « méconnaissance » : « Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Le récit évangélique sème ainsi le germe de la destruction dans l’ordre sacrificiel sur lequel repose l’équilibre des sociétés. Déjà l’Ancien Testament montre ce retournement des récits mythiques dans le sens de l’innocence des victimes (Abel, Joseph, Job...) et les Hébreux ont pris conscience de leur singularité religieuse. Avec les Évangiles, c’est en toute clarté que sont dévoilées ces « choses cachées depuis la fondation du monde » (Mathieu 13, 35) : il s’agit de la fondation de l’ordre du monde sur le meurtre, décrit dans toute sa laideur repoussante dans le récit de la Passion. 

       La révélation est d’autant plus claire que le texte biblique, dans son entier, est un savoir sur le désir et la violence. Il commence par le récit du serpent provoquant le désir d’Ève et va jusqu’au déchaînement collectif du mimétisme qui entraîne le reniement de Pierre au moment de la Passion. René Girard réactualise des expressions bibliques comme « scandale » qui signifie la rivalité mimétique, ─ « Malheur à celui par qui le scandale arrive ». L’obstacle que constitue le rival, c’est Satan qui symbolise le processus mimétique tout entier depuis la rivalité jusqu’à la résolution victimaire fondatrice d’un nouvel ordre. Dans les Évangiles, le Dieu de violence a entièrement disparu. Personne n’échappe à sa responsabilité. Comme l’a dit Simone Weil : « Avant d’être une théorie de Dieu, une théologie, les Évangiles sont une théorie de l’homme, une anthropologie » 

      

    La société post-chrétienne 

      

       La révélation évangélique contient la vérité sur la violence, disponible depuis deux mille ans, nous dit René Girard. Cette révélation, c’est-à-dire cette connaissance nouvelle a-t-elle mis fin à l’ordre sacrificiel fondé sur la violence ? La société qui s’est réclamée du texte évangélique a-t-elle connu la paix perpétuelle ? Non, répond René Girard. D’abord parce que la révélation peut prendre un temps considérable bien qu’elle soit effectivement à l’œuvre. Il s’agit d’un changement de civilisation si radical que cela prend, effectivement, des millénaires ─ nous parlons en termes d’évolution de l’espèce, rien de moins ! Et de fait, au fil des siècles, l’efficacité sacrificielle n’a cessé de s’amoindrir, à mesure que la « méconnaissance » reculait. Nous « savons » aujourd’hui reconnaître un bouc émissaire. René Girard reconnaît là la singularité de la société occidentale. À présent, cette évolution concerne la société humaine dans son entier. La révélation se globalise en quelque sorte. 

       Le recul de l’ordre sacrificiel signifie-t-il moins de violence ? Pas du tout. Il prive, au contraire, les sociétés modernes d’une grande partie de la capacité qu’a la violence sacrificielle à installer un ordre au moins temporaire. Aujourd’hui Satan a de plus en plus de mal à expulser Satan. Il semble qu’il n’y a plus moyen de « terroriser les terroristes ». La révélation du mimétisme n’empêche pas les emballements et les déchaînements de la violence, elle empêche seulement la résolution de la crise au moyen de la victime émissaire. D’une certaine façon, en vendant la mèche de la « méconnaissance » et en révélant l’inanité de la violence salvatrice, la nouvelle conscience que nous en avons exacerbe le mimétisme. Elle nous fragilise. Nous nous jalousons sans recours possible à un sacrifice efficace qui viendrait nous réconcilier même malgré nous ! Pire que cela, avec la menace nucléaire, l’expulsion de Satan par Satan, c’est-à-dire l’élimination de la violence par la violence conduirait tout droit à l’élimination de la civilisation toute entière ! La société moderne est hypermimétique et n’a aucun moyen de ne pas l’être. D’une certaine façon, nous sommes contraints de demeurer perpétuellement en crise ! L’« innocence » des temps de la méconnaissance n’est plus. 

       D’autre part, le christianisme, à la suite du judaïsme, a désacralisé le monde et a rendu possible un rapport utilitaire à la nature. En désacralisant le monde, nous avons considéré qu’il était désormais à notre disposition. Ceci a permis le développement de la science, celui de la technologie, le progrès matériel, mais aussi la pollution et l’épuisement des ressources… Le monde contemporain a développé une telle puissance technique de destruction, voire d’autodestruction, qu’il est condamné à de plus en plus de conscience et de responsabilité, c’est-à-dire à de moins en moins de « méconnaissance ». Nous ne pouvons plus agir comme si nous ne savions pas ce que nous faisons. Et en même temps, la valorisation des victimes ─ qui manifeste le progrès de la conscience morale ─ prend la forme, ô combien paradoxale, d’une compétition victimaire faisant peser la menace d’une nouvelle escalade de la violence. 

       Héritière du christianisme mais largement déchristianisée, notre société n’a eu de cesse de séculariser les valeurs du christianisme non sacrificiel, mais elle s’est construite sans le recours à une quelconque transcendance. La démocratie, comme l’avait compris Tocqueville, c’est du christianisme laïcisé. D’où l’irrépressible montée en puissance de l’individu, allant jusqu’aux excès que nous connaissons de l’individualisme. D’où aussi les droits reconnus aux victimes, aux minorités, aux faibles, aux démunis, jusqu’à la surenchère victimaire qui est une perversion de la révélation. Il y a aujourd’hui une espèce de concurrence dans la victimisation ─ ce qui revient à dire : j’ai raison puisque je suis une victime. Cela consiste à systématiquement se transformer en victime pour faire valoir ses droits. On est toujours la victime de quelque chose ou de quelqu’un. Même les très riches sont victimes… du fisc ! 

      

    La question de la foi 

      

       René Girard est croyant depuis sa conversion au catholicisme intervenue vers l’âge de 35 ans, à l’époque où il préparait son premier livre. Mais il a développé son œuvre de façon rigoureuse : « Aucun appel au surnaturel ne doit rompre le fil des analyses anthropologiques » dit-il, et il a toujours affirmé que la théorie mimétique doit être jugée à l’aune de sa puissance explicative et de sa simplicité. La théorie mimétique ─ comme toute théorie scientifique ─ se caractérise par sa cohérence et sa fécondité. L’œuvre de René Girard peut être caractérisée comme une « anthropologie évangélique » dans la mesure où, pour lui, la théorie mimétique ressort telle quelle des textes bibliques et évangéliques : ceux-ci « permettent de résoudre des énigmes que la pensée moderne n’a jamais résolues, au premier chef celle du religieux archaïque qui ne fait qu’un avec l’énigme du fondement social ». 

      

    Les limites de la théorie mimétique 

      

       En s’appuyant sur les textes bibliques ─ qui sont quand même à la source de notre culture ─, René Girard a suscité bien des suspicions…   

       On a reproché prioritairement à la pensée de René Girard d’être une doctrine, une idéologie, pas une science. En particulier, on lui reproche de tout faire dépendre du seul désir mimétique qui serait la cause de tout. Les anthropologues d’aujourd’hui rejettent l’idée d’une « causalité unique ». Comment René Girard répond-il à ses détracteurs ? Simplement en présentant sa recherche comme une hypothèse, en l’appuyant sur l’analyse d’une quantité impressionnante de textes et de faits puisque l’expérimentation est quasi impossible : nous ne pouvons pas revenir aux temps primitifs où l’hominisation s’est produite. En tant que science, ou théorie scientifique, René Girard attend simplement la preuve du contraire, ce que beaucoup de penseurs aujourd’hui essaient de trouver. Il est regrettable, de ce point de vue, que Claude Lévi-Strauss, pourtant contemporain de René Girard, ait toujours refusé de dialoguer avec lui. 

       Deuxième objection importante. En tant que théorie de la religion, on a reproché à René Girard de ne pas tenir compte des avancées non-sacrificielles apparues ailleurs que dans le christianisme. Après tout, Bouddha précède historiquement Jésus de 5 siècles ! La différence, cependant, entre le bouddhisme et le christianisme, tel que le décrit René Girard, est importante. Le bouddhisme tend vers un renoncement au désir, ou un état de non-désir. Le Christ, pour sa part, n’a jamais prétendu qu’on pouvait se passer du désir. Il a simplement montré, ou révélé, que le désir mimétique conduit à l’élimination injuste de victimes innocentes. Il ne demande pas qu’on vive sans désir ─ ce qui est presque impossible ─, il demande simplement de ne pas commettre le mal : « que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre… »  

       Troisième objection enfin : on dit de la théorie mimétique qu’elle est attrape-tout, qu’elle a raison sur tout, qu’elle explique tout. Il est vrai que ses développements sont multiples, presque inépuisables. Mais l’argument peut se retourner. Mieux qu’une objection, la fécondité de la théorie mimétique est une preuve de sa puissance analytique et de ses développements potentiels. Peut-on reprocher à une théorie d’être trop efficace ? Je donne ci-dessous quelques exemples de possibles évolutions que René Girard lui-même n’a pas suffisamment pris en compte. La liste n’est pas exhaustive et la recherche autour de l’œuvre de Girard est loin d’être achevée. 

      

    Au-delà de la théorie mimétique 

      

       * J’ai personnellement construit ma pédagogie sur le modèle mimétique. Apprendre, c’est vouloir s’approprier tout ce que le maître paraît posséder de désirable. C’est bien connu, on n’apprend jamais pour soi-même, on apprend pour le prof. Avec un prof que l’on aime et que l’on admire, on fait très facilement des progrès. Avec un prof qu’on « ne peut pas sentir », on se retrouve démotivé et l’on échoue. L’apprentissage a à faire prioritairement avec l’imitation, avec le désir. J’ai développé cette approche dans mes différents essais sur l’éducation. Les recherches récentes sur les phénomènes d’empathie, corroborent largement la théorie mimétique. 

       * Tout le système de mise en concurrence, de compétitivité, toute la spéculation boursière, bref tout le capitalisme d’aujourd’hui, pour ne pas dire toute la production, fonctionne sur une base mimétique. Retirez la concurrence, au niveau du marketing, et retirez l’ambition, au niveau des personnels en entreprise, et le système économique s’effondre. 

       * J’ai signalé plus haut l’incroyable ressort que représente le désir mimétique en matière de mode… et comment nous sommes tous, plus ou moins, des fashion victims (l’expression est révélatrice). Toute la publicité fonctionne exclusivement sur cet unique principe : créer des modèles enviables, propulser sur le devant de la scène des top-models (sic), des stars, des vedettes, on dit aussi des people, des personnages vaguement légendaires à imiter. Mieux encore, chacun est devenu aujourd’hui « porteur de marque », les jeunes en particulier. L’image l’emporte sur toute espèce de réalité. Supprimez la publicité et la consommation est cassée durablement, Internet n’existe plus… 

       * En matière de psychologie, le mimétisme ouvre des perspectives immenses. René Girard a, en particulier, étudié les phénomènes de schizophrénie (dédoublement de la personnalité ou « bi-polarité ») ainsi que les phénomènes d’anorexie qui s’expliquent lumineusement comme un système auto-victimaire. La théorie mimétique est également très utile pour expliquer les manifestations de panique collective et les effets de turbulences des foules, comme l’a montré Jean-Pierre Dupuy. 

       * En matière de sciences de pointe, les neurologues ont découvert récemment les neurones miroirs ─ mis en lumière par une équipe scientifique italienne dans les années 1990. Ces découvertes offrent des explications scientifiques extrêmement prometteuses quant à nos comportements mimétiques. Elles ont des incidences étonnantes sur ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences cognitives. 

      

    Conclusion 

      

       Le champ des recherches n’est pas clos. Ce n’est pas être grand devin que de prédire que l’œuvre de René Girard risque de connaître un développement insoupçonné après lui. De nombreuses instances y travaillent déjà, réunies sous la bannière d’une institution internationale, basée à Stanford, et qui porte le nom d’Imitatio. 

       En France, les études sur René Girard sont centralisées par l’Association Recherches Mimétiques (A.R.M.). Voir le site www.rene-girard.fr 

      

    Bibliographie 

      

    Mensonge romantique et vérité romanesque (1961). 

    La Violence et le sacré (1972). 

    Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort. 

    Le Bouc émissaire (1982). 

    La Route antique des hommes pervers (1985). 

    Shakespeare. Les feux de l’envie (1990). 

    Je vois Satan tomber comme l’éclair (1999). 

    Celui par qui le scandale arrive (2001). 

    Le Sacrifice (2003). 

    Les Origines de la culture (2004). 

    Achever Clausewitz (2007), entretiens avec Benoît Chantre. 

     

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