• Shakespeare 

     

     

    L’épreuve mimétique

     

    Nous n’avons pas seulement avec les Sonnets un parfait « traité de mimétisme ordinaire » – ce qui serait déjà considérable –, nous possédons aussi la transcription, presque pas à pas, du travail de conscience d’un homme seul qui découvre le mimétisme, l’expérimente sur sa personne, cherche à l’interpréter, parvient à le révéler, pour lui-même d’abord, et pour nous enfin, ses lecteurs anonymes. Avant d’être une « théorie », telle que René Girard a pu la construire et l’argumenter, le mimétisme est une expérience, une épreuve.

       En étudiant les Sonnets attentivement, on découvre à quel degré de perfection Shakespeare était parvenu dans la compréhension du mécanisme mimétique. Par la même occasion, on peut discerner pourquoi et comment les commentateurs qui n’ont pas perçu les affres et abîmes du désir mimétique ont si souvent été amenés à des interprétations fantaisistes, ou même extravagantes, des Sonnets – n’y voyant, selon leurs préjugés, qu’érotisme débridé, occultisme, préciosité, théologie cachée, exercice de langage pur, métafiction, métatextualité, tentative de psychanalyse, intuition pré-marxiste, brûlot féministe (ou misogyne), œuvre structuraliste (ou post-structuraliste), roman mythologique à clé, herméneutique, kabbalistique, numérologie, que sais-je ? En se laissant guider par Shakespeare, on est surpris par l’extraordinaire maîtrise de l’homme qui parvient, après un long travail sur lui-même, à un dépassement de tous ses tourments et obstacles et à une espèce de victoire sur la mimésis. Évitant le sacrifice violent – comme on le trouve dans ses tragédies –, il atteint un niveau de renoncement à peine concevable et pourtant authentique. Ayant surmonté et vaincu les tromperies et mensonges du désir, il approche, à la fin du recueil, d’une vision sublime de l’amour à peine imaginable.

     

    D’après mon essai, Le Désir mis à nu, L’Harmattan, 2012.

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Mon blog

     

     

    Au lecteur bénévole*

     

    Mon blog a été visité plus de 20 000 fois depuis sa création en 2013. Je n’en reviens pas. J’essaie, quotidiennement, d’aborder un thème nouveau, ou les mêmes thèmes de façon renouvelée. Toujours, j’en appelle à l’intelligence. Mes anciens élèves s’en souviennent. L’un d’eux a dit un jour : « Hillion, il croit qu’on est intelligents. » Je n’attendais rien d’autre d’eux – avec leur complicité affectueuse. J’en appelle aussi à la sensibilité, car une intelligence sans cœur est un ordinateur.

       En me concentrant sur Shakespeare, sur la théorie mimétique, la compréhension de nos liens humains, et ce que j’appelle « l’état de la conscience », je sais que je suis exigeant. L’être moins serait se rapprocher trop de la vulgarité. Je suis donc très reconnaissant à mes « lecteurs bénévoles » que la difficulté ne rebute pas.

       La chance que nous avons, c’est de vivre une crise de civilisation, que j’identifie à une « crise du désir » autrement appelée acédie. Nos contemporains voient clairement que beaucoup de nos repères sont obsolètes. C’est tant mieux. Ce que nous appelons encore « nos valeurs » sont presque toutes associées à la violence, au sacrifice. Nous tentons de nous en débarrasser, tant bien que mal. Nous avons, en même temps, un devoir de création, d’invention, d’imagination. Pour cela, nous pouvons compter sur les « nouveaux arrivants » : les enfants, les poètes, les migrants.

       Qui ne voit pas, au bout du bout, une grande lumière est bien à plaindre. Préparons-nous à l’improbable. Et puisque j’adore les citations, remettons-nous en à Hannah Arendt qui disait : « Il n’y a rien de plus fréquent que l’inattendu. » Nous avons un devoir d’espérance ! 

     

    * Hommage à Stendhal.

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Éducation

      

     

    Du bonheur comme moyen pédagogique

     

    Il est absurde d’entreprendre quoi que ce soit pour atteindre le bonheur, on est à peu près assuré qu’on n’y parviendra pas. En revanche, on peut faire tant de choses avec bonheur ! Celui-ci peut être le catalyseur de l’action, par lui l’entreprise est bonifiée, facilitée, plus efficace. Il m’est sûrement arrivé de mener à bien un travail dans la peine et la souffrance. Je suis capable de tellement plus si je suis porté par le plaisir de faire, soutenu dans l’euphorie de l’action. Le bonheur est un jeu d’enfant. Voilà le secret.   

        Si l’on parvient à garder au jeu ses vertus enfantines, c’est alors un grand bonheur qu’on éprouve. Il n’y a pas plus doué pour le bonheur que les enfants un bonheur sans « enjeu », sans contrepartie, sans rétribution, sans risque de perdre, un bonheur absolument gratuit. Le bonheur est un jeu dans lequel il n’y a rien à gagner, un jeu qu’on ne joue pas pour gagner mais pour jouer, dont la satisfaction n’a rien à voir avec la fin, un jeu sans partie, sans adversaire, sans gagnant. Le bonheur n’est pas devant moi, il est avec moi pendant que je joue. Ce n’est pas ce vers quoi je tends, désespérément, c’est ce dans quoi j’évolue. Le bonheur n’est donc pas une fin, je le répète, il est un moyen. Il ne tient qu’à chacun de ne pas tomber dans l’illusion commune qui croit l’inverse.

        Le bonheur est un moyen pédagogique comme un autre, bien meilleur que les autres, bien sûr.

     

    Extrait de mon essai Le Maître des désirs.

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Mimétisme 

     

     

    Imiter qui ?

     

    « Notre cerveau ne reflète que le cerveau de nos semblables. […] Comment apprendra-t-on quand les robots auront remplacé les humains et qu’ils seront chargés de transmettre le savoir ? » 

    Jean-Michel Oughourlian, Cet autre qui m’obsède. 

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Théorie du genre

     

     

    Qui donne la vie ?

     

    Il existe une longue et tenace tradition autour de la Mère qui « donne la vie ». La tradition entretient et protège le privilège (tout relatif) des femmes, puisqu’elles seules, n’est-ce pas, engendrent et permettent à la lignée de se maintenir. Privilège qui s’inverse – logiquement – quand, la femme n’engendre pas. Dans les sociétés archaïques, elle est alors répudiée, ou bannie, ou lapidée.

       La même tradition entretient le complexe des hommes qui, eux, ne donnent pas la vie – apparemment. Jalousie ancestrale, origine du machiste, vieux fantasme sur le pouvoir supposé des femmes supérieur à celui des hommes. D’où cette plainte désespérée de Posthumus, dans Cymbeline (II, 5, 1-6), quand il se croit trahi par Imogène, celle qu’il aime par-dessus tout :

         Posthumus. Is there no way for men to be but women

         Must be half-workers ? We are all bastards ;

         And that most venerable man, which I

         Did call my father, was I know not where

         When I was stamp’d ; some coiner with his tools

         Made me a counterfeit. 

         POSTHUMUS. – N’y a-t-il aucun moyen pour l’homme d’être créé  

         Sans que les femmes y soient pour moitié ? Nous sommes tous bâtards.

         Et cet homme vénérable, que j’ai

         Appelé mon père, se trouvait je ne sais où

         Quand j’ai été fabriqué ; sûrement quelque faussaire, avec ses outils,      

         A fait cette contrefaçon que je suis.

       Quoi qu’on fasse, la nature « veut » qu’il faille un homme ET une femme pour faire un enfant. Il faut qu’un XY se mélange à un XX – même au fond d’une éprouvette. Le père « donne » donc la vie autant que la mère. Et s’il oublie sa responsabilité, s’il abandonne femme et enfant, il commet une faute contre la nature : il se décharge de ce qui l’unissait à la vie. Comment se fait-il que l’abandon d’enfant par les pères ne soit pas plus sévèrement sanctionné ? Cela vient sans doute que la plupart des législateurs sont des hommes. Quelle erreur !

       Quant au « don de la vie », l’expression mérite d’être revisitée. Nul ne donne la vie. La vie est. Nous avons les moyens de l’interrompre – et Dieu sait si nous abusons de ces moyens ! Mais la vie ne dépend de nous que pour autant que nous rendons ce que nous avons reçu. Procréer est une espèce de rétrocession, le remboursement des intérêts d’un capital acquis sans mérite.

       « Mortel, il ne peut produire de ses mains impies qu’une œuvre mortelle ; ─ encore vaut-il mieux que les objets de son adoration : lui, il a reçu la vie, mais eux ne l’auront jamais. » (Le livre de La Sagesse)

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique