• Désir dévoyé

     

    John Mackay as Angelo at the Tobacco Factory 

    La vertu tentatrice 

       Existe-t-il une beauté innocente ? Sans doute, chez les enfants. Mais la pureté elle-même déclenche des désirs et, ô paradoxe ! elle pervertit le désir. Ce sentiment ambigu, Shakespeare le présente dans Mesure pour mesure. C’est la pureté d’Isabelle, sa virginité, qui excitent Angelo (II, 2, v. 161 à 187). Ce qu’il aime dans la jeune novice c’est sa vertu, c’est cela même qu’il désire posséder ! Comme si violer une vierge vous accordait une forme de virginité mimétisme infernal.

     

    Isabella. ‘Save your honour !’ [Exit Isabella] 

    Angelo. From thee, even from thy virtue ! 
    What’s this ? what’s this? Is this her fault or mine ?
    The tempter, or the tempted, who sins most ?
    Ha !
    Not she, nor doth she tempt : but it is I,
    That, lying by the violet in the sun,
    Do, as the carrion does, not as the flower,
    Corrupt with virtuous season. Can it be,
    That modesty may more betray our sense
    Than woman’s lightness ? Having waste ground enough,
    Shall we desire to raze the sanctuary
    And pitch our evils there ? O, fie, fie, fie !
    What dost thou, or what art thou, Angelo ?
    Dost thou desire her foully for those things
    That make her good ? […]

    What ! do I love her, 
    That I desire to hear her speak again,
    And feast upon her eyes ? What is ’t I dream on ?
    O cunning enemy, that, to catch a saint,
    With saints dost bait thy hook ! Most dangerous
    Is that temptation, that doth goad us on
    To sin in loving virtue. Never could the strumpet,
    With all her double vigour, art and nature,
    Once stir my temper ; but this virtuous maid
    Subdues me quite.  

     

    ISABELLE. – Que Dieu garde votre Honneur ! (Elle sort)

    ANGELO. – Qu’il me garde de toi d’abord, et de ta vertu !

    Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Est-ce sa faute ou la mienne ?

    De la tentatrice ou du tenté, quel est le pire pécheur ?

    Ah !

    Pas elle, elle n’est pas tentatrice ! C’est moi

    Qui, couché près de la violette au soleil,

    Comme une charogne, pas comme la fleur,

    Me corromps à l’approche de la vertu. Est-il possible

    Que la chasteté perturbe nos sens davantage

    Que la légèreté des femmes ? Nous ne manquons pas de terrains vagues,

    Avons-nous besoin de dévaster le sanctuaire

    Pour y planter nos vices ? Ah, fi, fi, fi !

    Que fais-tu, Angelo ? Qui es-tu ?

    La désires-tu bassement pour la raison même

    Qu’elle est pure ? […]

                                                      Quoi ! est-ce de l’amour

    Si je désire encore entendre sa voix

    Et me régaler de ses yeux ? De quoi est-ce que je rêve ?

    Ô ennemi retors qui, pour attraper une sainte,

    M’offre la sainteté comme appât ? Aucune prostituée n’a jamais pu,

    En jouant à la fois de son art et de sa nature,

    Agiter mon humeur à ce point. Tandis que cette vierge pure

     

    Me subjugue complètement.   

     

     

    La Ville dont le prince est un enfant

     

       Toutes choses égales par ailleurs, on peut « comprendre » à partir de quels délires se déclenche la pédophilie et sur quelles fausses justifications les coupables se fondent. C’est l’angélisme qui pousse au viol. Il n’y a pas de désir plus pervers. Nous avons là la définition de la débauche : un désir fourvoyé. On peut y voir la définition même du mal, et comment on le commet en voulant s’approprier un bien. Confusion aveuglante du vocabulaire, puisque ce « bien », qui n’est jamais acquis, se paie au prix d’un « mal » réellement commis. Ainsi le di-able prend-il possession de celui qui est tenté : il le divise et lui cache la faute qui semble un bienfait.

     

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  • Citation 

     

     

     

    « Si tu n’as aucun talent, passe à la critique. Si tu ne sais rien construire, passe au commentaire. Si tu ne peux inventer de vérité, passe vite à l’épistémologie. Si tu ne sais rien faire, fais de la publicité. »

                                                                                     Michel Serres

     

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  • Ils sont nés « mondiaux » 

     

     

    La croisade des enfants

     

    La campagne initiée par Greta Thunberg, relayée par Youth for Climate, est enthousiasmante. Que les enfants récupèrent le monde que les adultes leur ont laissé et qu’ils décident d’en faire autre chose qu’une poubelle géante, est plutôt rassurant. Que le mouvement soit mondial est à la fois logique et surprenant. Le désastre écologique annoncé est mondial, de toute façon. La prise de conscience doit elle aussi être mondiale. Seuls les enfants qui sont nés « mondiaux » peuvent comprendre cela. Les générations qui les ont précédés, repues et jamais satisfaites, n’imaginent pas qu’on puisse remplacer les bouteilles d’eau en plastique par des carafes en verre qu’on peut réutiliser des milliers de fois… Mais, elles sont bêtes ou quoi ?

       Je sais désormais qu’il y aura assez d’enfants pour tenter de sauver ce qui peut encore être sauvé d’un monde que j’ai toujours trouvé très beau. Ils vont même faire mieux que ce que j’ai jamais fait. Je me suis toujours contenté d’en jouir. Eux vont le rendre meilleur. J’ai un peu honte, mais je suis extrêmement heureux.

     

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  • État de la conscience

     

     

    Honte ou culpabilité ?

     

    Les nations occidentales qui ont régné sur le monde pendant près de deux siècles ne sont pas à l’aise quand il s’agit de reconnaître les fautes commises au cours de leur histoire. L’exemple de la Belgique est caractéristique – bien qu’il ne soit pas le seul. La colonisation belge au Congo et au Ruanda a été particulièrement dure. Populations mal traitées, sous-éduquées, une espèce d’esclavage qui ne disait pas son nom et un bilan, selon certains, de 10 millions de morts. On comprend que les Belges d’aujourd’hui ont du mal à assimiler cet héritage. Et pour n’en rien assumer, ils se taisent. Cela s’appelle la honte. Sous prétexte de ne pas dévaloriser leur image (qu’est-ce qu’une image ?), ils la cachent. On peut ainsi ternir sa conscience sans s’offusquer.

       Mettre au jour ses fautes passées – ici au niveau d’une nation – serait plaider coupable. Cela pourrait aussi ouvrir la possibilité d’un pardon, d’un rachat moral. Il n’est pas question de payer les morts accumulés – à quel prix ? Il est question de regarder sa conscience en profondeur. Mais se reconnaître coupable parait plus difficile que de vivre avec sa honte. Qu’est-ce donc que la honte si on peut s’en accommoder ? C’est un poison que l’organisme tolère à petites doses. C’est quand même un poison.

     

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  • Shakespeare 

     

     

    La solitude de Richard III

     

    Gloster. I have no brother. I am like no brother ; 

    And this word love, which greybeards call divine, 

    Be resident in men like one another, 

    And not in me : I am myself alone. 

      

    RICHARD. – Je n’ai pas de frère. Je n’ai pas l’air d’un frère. 

    Et ce mot « amour », que les vieilles barbes nomment divin, 

    Appartient aux hommes qui se ressemblent, 

    Pas à moi ! Je suis singulier et seul ! 

      

                                                   Henry VI, 3ème partie, acte V, scène 6, vers 80-83. 

     

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