• Shakespeare 

     

     

     

     

     Thomas Jolly

     

     

    La solitude de Richard*

     

    Gloster. – I have no brother. I am like no brother ;

    And this word love, which greybeards call divine,

    Be resident in men like one another,

    And not in me : I am myself alone.

     

    RICHARD. – Je n’ai pas de frère. Je n’ai pas l’air d’un frère.

    Et ce mot « amour », que les vieilles barbes nomment divin,

    Appartient aux hommes qui se ressemblent,

    Pas à moi ! Je suis singulier et seul !

     

                                                   Henry VI, 3ème partie, acte V, scène 6, vers 80-83. 

     

    * Solitude du futur Richard III.

     

     

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  • Bonnes feuilles 

     

     

     

     

     

    Extrait d’Une île sur le fleuve*

     

    Le monde l’attirait comme une femme amoureuse, les pauvres le bouleversaient, il avait besoin d’une mission. À ceux qui lui faisaient remarquer que l’Europe, et singulièrement la France, avait déjà commis assez d’injustices dans son Empire finissant sans qu’il aille lui-même en exporter d’autres à travers le monde, il rétorquait avec une conviction qu’il ne parvenait pas toujours à faire partager : « Ma culture m’oblige. » Son raisonnement était sans appel. « On ne peut pas, disait-il, avoir inventé la vaccin antitétanique et déclaré que l’humanité est libre de mourir du tétanos si cela lui chante… » Sans avoir reçu une éducation religieuse particulièrement solide, il n’en avait pas moins assimilé le message, et il était prêt, sans s’interroger davantage, à aimer son prochain de toutes ses forces. Seulement il imaginait son prochain assez loin, là où il semblait qu’il souffrait le plus, au fond de l’Asie ou au cœur de l’Afrique. Sa première destination avait été l’Indochine.

       Il était foncièrement généreux, il était désarmant dans sa sincérité, il était pur à sa façon. François attirait la sympathie. Il avait reçu peu d’amour jusqu’à vingt ans, sauf de sa mère, ou bien il l’avait mal reçu, mais il était persuadé de pouvoir en distribuer sans fin : il en débordait.

       L’Ancerville ne bougeait plus. François se regardait toujours dans la glace, mais il ne se voyait pas. Il eut un sursaut, accommoda sa vue, se trouva stupide tout droit devant son miroir, les yeux humides d’émotion, les mains crispées sur le rebord du lavabo. Il jeta un coup d’œil par le hublot. Une ville était là devant lui, un port, des entrepôts, une foule qu’il voyait s’agiter, un peuple, un monde vivant de l’autre côté de la vitre. Après une seconde d’hésitation, il rassembla ses affaires, ferma sa valise, ramassa le gros sac de voyage sous la couchette et s’apprêta à sortir. Par le hublot, il eut le temps d’apercevoir l’inscription immense sur les hangars du port : BIENVENUE À DAKAR.

     

     

    * Mon dernier roman, aux Éditions L’Harmattan.

     

     

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  • État de conscience 

     

     

     

     

     

    L’écume

     

    Les connaissances se renouvellent entièrement, dit-on, tous les 50 ans, ou peut-être tous les 25 ans, ou peut-être tous les 10 ans. On ne sait pas exactement. Ce qu’on peut mesurer, c’est l’accumulation des données, principalement virtuelles, sans qu’on sache dans quelle proportion et à quelle vitesse elles s’effacent. On ne sait pas trop non plus quelle est la nature des connaissances qui s’accumulent (et qui s’effacent). Si l’on réserve le même sort (comptable) aux blagounettes sur Facebook qu’aux découvertes scientifiques, nous nous égarons dans le futile et le ridicule. Ce décompte statistique est pourtant celui sur lequel s’appuient Google, Amazon, Facebook, Apple et autres géants du Web pour faire de l’argent. Mais que mesurent-ils sinon l’écume des choses, le brouhaha général, la rumeur, le bruissement du monde, des petits chuchotis qui passent pour de grands bruits ? Le moindre ragot déclenche une alerte sur 1 milliard de téléphones en même temps. Et la clameur est d’autant plus audible que la nouvelle est fausse. Elle occupe l’espace cybernétique quelques heures, quelques secondes, et disparaît : Out, out, brief candle.

       La vraie connaissance, celle par laquelle le petit d’homme doit passer pour devenir un homme tout simplement, c’est autre chose. Et cette connaissance-là ne se renouvelle pas. Elle est faite de la découverte et de la maîtrise plus ou moins bonne du désir (des désirs), de la prise en compte de l’Autre (des autres), de la révélation de soi (que les imbéciles appellent la « construction » de soi), du sens des choses (si elles en ont un) et, tout au fond de soi, de la conscience et, peut-être, de ce qui s’appelle l’âme.

     

     

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  • L'universel 

     

     

     

     

     

     

     

    Pour un « nouvel ordre culturel mondial »

     

    « Chaque peuple, mesurant l’orgueil d’être différent au bonheur d’être ensemble, apportera sa contribution à l’édification de la Civilisation de l’Universel. »

     

    Léopold Sédar Senghor, discours du 6 mai 1977.

     

     

     

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  • Sacrificiel

     

     

     

     

     

    Sa Majesté des mouches*

     

    Le livre de William Golding (1954), devenu un film terrifiant sous la direction de Peter Brook (1963), est une tentative rare de vouloir décrire, à travers une fiction insolite, la violence latente qui gît au fond de chaque être humain. Les critiques, littéraires autant que cinématographiques, n’ayant pas lu René Girard, n’ont vu dans cette histoire qu’un « retour au primitif » (c’est un peu approximatif), une dégénérescence à un état « quasi bestial » (ce qui est complètement erroné), une fable sur la fragilité de la civilisation (oui, sans doute). Il s’agit de l’œuvre littéraire qui, à ma connaissance, se rapproche le plus de la vérité sacrificielle et qui montre que nos institutions ne sont que le masque de nos violences mimétiques. Si, pour une raison quelconque ici un accident d’avion qui laisse une bande de garçons très british, très civilisés, à l’abandon sur une île déserte l’institution fait défaut, la tradition s’efface, la vraie nature sacrificielle de l’être humain refait surface. Les enfants livrés à eux-mêmes ne retournent pas à l’état sauvage, ils expriment leur violence naturelle sans le filtre de la culture, tout simplement.

       Ni Golding ni Brook n’avaient lu Girard. Et pour cause : La Violence et le sacré  date de 1972. Leur intuition en est d’autant plus remarquable. Sans être complètement girardien, le scénario vise juste, jusqu’à mettre en scène un sacrifice humain, le choix de la victime se faisant « presque naturellement ». William Golding, prix Nobel de littérature en 1983, ne pensait avoir écrit qu’une fable pessimiste. Il s’agit en réalité d’un conte réaliste. Il qualifiait de « barbarie » l’état de violence où ses héros se trouvaient réduits. Cela révèle sa méconnaissance. Nous appelons nous aussi « barbarie » les actes violents que nous ne comprenons pas alors qu’ils sont toujours le reflet de la violence universelle, celle des « autres » autant que la nôtre ! Il n’y a pas de barbarie, il n’y a que de la violence aveugle à elle-même et incompréhensible pour ses victimes.

       Le livre de Golding est symbolique et le symbole est fort. Les enfants qui ont échappé à une guerre apocalyptique n’échappent pas à la rivalité mimétique ordinaire. Même loin des conflits qui déchirent les adultes, les petits humains restent humains, c’est-à-dire prêts à toutes les violences. Ramenés à la civilisation, à la fin du récit, ils reprendront leurs aubes de choristes après avoir abandonné leurs peintures de guerre, leurs masques, leurs oripeaux sacrificiels. Plus tard, ils seront militaires ou hommes d’affaire, toujours dans la compétition et la dispute.

       La « civilisation » ne nous protège de rien. Elle nous cache notre violence foncière. En la cachant, elle exagère le mal.

     

     

    * Sur Arte, le lundi 14 août.

     

     

     

     

     

     

     

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