• Hommage

     

     

    Michel Serres

     

    Je n’hésite pas à le dire, avec Michel Serres, c’est le plus grand philosophe français du XXe siècle qui disparaît. Je lui dois presque tout. C’est lui qui m’a fait découvrir René Girard en 1978, une rencontre qui a littéralement bouleversé ma vie. Ensuite, j’ai lu toute l’œuvre de René Girard, et dans la foulée toute l’œuvre de Michel Serres. Lire ces deux grands hommes, c’est se risquer sur le chemin d’une conversion irréversible. Je n’en suis pas revenu !

       Penseur proprement universel à l’heure de la civilisation universelle, Michel Serres a même commencé à éclairer le XXIe siècle, lui le vieillard le plus jeune de toute l’intelligentsia contemporaine.

       Ses yeux brillants, sa voix chantante étaient une merveille. Il savait écouter, regarder son interlocuteur. J’ai pu le rencontrer à diverses occasions. Il était toujours d’une délicatesse rare. Il avait une grâce particulière, très proche de celle des enfants.

       Oui, je l’aimais.

       Je ne le crois pas complètement disparu. Il avait écrit : « Il ne se peut pas qu’il n’y ait pas de monde, il ne se peut pas qu’il n’y ait que lui. » J’espère qu’il m’attend là où il est à présent.

     

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  • Violence mimétique

     

     

     

    La crise du goût

    (ou la tolérance au dégoût)

     

    Dans un western de John Ford des années 1930-1940, on pouvait assister à un massacre d’Indiens sans voir couler une seule goutte de sang. Un acteur qui tombe de son cheval, le cheval qui se cabre, et on avait compris que le cavalier venait d’être tué.

       Aujourd’hui, au moindre coup de feu au cinéma, si vous ne voyez pas la cervelle de la victime éclater contre le mur, avec des jolis morceaux de crâne sanguinolents bien étalés, vous êtes déçu...

       Comment supportons-nous ce qui paraissait écœurant auparavant ?

       Ne parlez pas de censurer la violence dans les images de notre quotidien ! Vous serez en butte aux partisans de l’abolition absolue et inconditionnelle de toute forme de censure... au nom du droit des auteurs à la liberté artistique. À qui prennent-ils ce droit ?

       Lesdits artistes font de la violence un spectacle et puis ils s’en lavent les mains. Ils ne veulent pas savoir que l’image de la violence est plus mimétique que toute autre image. La violence sexuelle incluse.

       Être contre la censure est considéré comme moderne. Que veut dire « moderne » ? Que signifie « être contre ». Laisser diffuser la violence – ou l’empêcher – est-elle une affaire d’opinion ? Pas une affaire de jugement, ni de morale, mais simplement d’opinion ?

       Mauvaise excuse pour la libre circulation des images d’horreur : de toute façon, elles sont partout sur Internet. Alors, pourquoi se gêner ?

       « Tu ne tueras point, même symboliquement », nous rappelle Michel Serres. Appliquer ce commandement nous condamne à éteindre tous les réseaux sociaux.

       Peut-être.

       En tout cas, à ne plus les regarder.

     

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  • Abus de droit

     

     

    La liberté d’expression

     

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

                                         Voltaire

    On voit qu’il ne connaissait pas les réseaux sociaux. Il aurait sûrement été affligé par la bêtise et les mensonges qui s’y déversent.

     

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  • Crise de l’éducation 

     

    Je ne veux voir qu’une seule tête !

     

    Désespérant de pouvoir réduire tout le monde à l’identique, la société marchande, à l’instar des totalitarismes ordinaires, n’a de cesse de pousser ses citoyens à la conformité. Et c’est l’École qui sert de terrain d’expérimentation à ce dressage – ou à ce formatage. Nous allons voir comment.

       Attention, je vais être politiquement incorrect dans ce qui suit. Rompant avec ma réserve habituelle, je vais devoir toucher aux idéologies, et à la politique.

       Contrairement à ce que laisse entendre le « discours officiel » aussi obsédant qu’un catéchisme , notre société (néolibérale, postcapitaliste, tout ce qu’on voudra) tend vers une uniformisation parfaite des personnes. En soi, rechercher l’unité de l’espèce est une bonne chose, mais dans son extrême maladresse, ou sa franche hypocrisie, le système ne parvient qu’à produire des petits numéros modélisés, des individus standardisés, des petits clones sortis du même moule culturel. Ouvertement, on proclame l’avènement de l’individu roi, et sans rien avouer, on fabrique du prêt-à-porter humain, tous les mêmes sur le même pendrillon. Sortez du rang, vous serez ignoré, peut-être injurié. Prenez l’air extravagant, mais ne dérangez pas le show, vous serez applaudi. Le snobisme de l’anticonformisme est le pire des conformismes. Il amuse et on l’oublie très vite. Mais sous les rires programmés, le spectacle est sinistre.

    *

      Comment fabrique-t-on des entités interchangeables ? Il y a deux écoles. Celle, d’abord, que j’ai appelé l’antécole « dirigée » par les marchands, les professionnels de la télévision, les annonceurs publicitaires, les spécialistes de la com. et les gérants des réseaux sociaux –, c’est l’école qui formate les citoyens de bouffe-land pour en faire des consommateurs qui avalent tout. L’abrutissement systématique que le système exerce sur les populations a atteint des niveaux de raffinement inégalés. Cliquez à tour de bras et oubliez votre libre arbitre. Le modèle de « l’homme transformé », c’est le petit robot super intelligent et doté d’une conscience zéro.

       Comble de subtilité, dans l’euphorie consumériste obligatoire, on contient dans une stricte limite les moyens des consommateurs – en leur accordant des salaires juste suffisants pour qu’ils se sentent frustrés – et l’on les prive en même temps de désirs authentiques. Abreuvés de pubs, ils ne savent plus ce qu’ils veulent. Et ils se jettent sur des artefacts dérisoires. Rassurerez-vous, la 5G arrive ! Les seules revendications qui restent sont de « pouvoir d’achat ». Nous n’en avons jamais assez de ce qui nous écœure… Cherchez l’erreur, vous trouverez la manipulation.

       Cette antécole est assez répugnante, mais l’autre, la vraie, ne vaut guère mieux. À l’encontre du discours pompeux sur « l’éducation centrée sur l’apprenant », sur le « parcours individuel », l’« expression des potentiels », l’« autoréalisation de soi », supposez qu’un élève sorte du rang, qu’il soit précoce et qu’il gêne les autres avec son intelligence, sa créativité… Croyez-vous qu’on va le mettre devant ? Il est prié de ne pas déranger. La maîtresse a déjà trop à faire avec les agités, les enfants qui souffrent de « déficit d’attention », les « hyperactifs » (autrefois on disait « troublions »), alors les « bons », ceux qu’on appelait autrefois les bons, n’ont qu’à se tenir tranquilles… L’école est faite pour ceux qui n’apprennent pas, ça suffit comme ça.

    *

       Comment en est-on arrivé là ? C’est une longue histoire… Elle est presque universelle, mais elle a des caractéristiques bien françaises.

       Il y a quarante-cinq ans, un certain M. René Haby a initié une réforme qui instaurait « le collège unique », qui abolissait les différences – les différences « visibles » au nom de « l’égalité des chances ». C’était une réforme soutenue par une majorité de droite au parlement et au gouvernement. Pourquoi dépenser plus pour les futurs consommateurs que nous formons à l’école, se disaient leurs représentants ? Nous n’avons pas besoin d’une génération de génies. Quant aux élites, les écoles privées devraient y pourvoir, et largement.

       Croit-on que l’opposition de gauche, à l’époque, se serait insurgée contre cette réforme méprisante « pour le peuple » ? Qu’elle aurait protégé les enfants des gens modestes de la grande trappe fourre-tout où on s’apprêtait à les jeter ? Pas du tout. Les syndicats se sont bien énervés un peu, mais pour dire que la réforme n’allait pas assez loin dans le sens de la standardisation des enseignements, et ils réclamaient plus de moyens pour mettre en place cette hydre éducative. 

       Finalement, tout le monde était d’accord. Et l’uniformisation s’est poursuivie, en alignant les enseignements sur ceux qui réussissaient le moins bien. Ont-ils progressé ? A-t-on vu le niveau général s’élever ? C’est plutôt l’inverse qui s’est produit. On a simplifié les programmes pour les mettre à la portée de tous. On a supprimé tout ce qui était fatigant, fastidieux, ou humiliant (comme les notes). On a cassé « l’ascenseur social », ainsi les élites viennent-elles plus que jamais des milieux privilégiés. Ce qui est parfaitement logique, puisque l’école ne forme plus d’élites. Les cyniques de droite ont réussi leur coup. Et les myopes de gauche n’y ont vu que du feu. Ah, quand même ! Les enfants des quartiers « sensibles » ont droit à des séances de patinage… prises sur les heures scolaires.

    *

       C’est ici que je prononce le mot tabou par excellence : le mot sélection. Au fil des réformes, on n’a rien modifié de déterminant au système mais on y a éliminé la sélection, on l’a rabotée, limée, émoussée. L’an passé, parmi les dernières revendications des étudiants, j’ai entendu que quelques-uns revendiquaient le droit au « Bac pour tous ». Pendant ce temps-là, la sélection occulte entre élèves de milieux culturels différents sévit à qui mieux mieux. Aujourd’hui, Albert Camus ne passerait plus le concours aux bourses, il resterait dans sa famille d’illettrés à jouer à des jeux vidéo.

       Pourquoi avoir aboli la sélection dans une société où la compétition est reine ? Simplement pour ne pas la voir… Pour ne pas avoir à l’assumer. C’est courageux ! Pour ne pas faire honte aux enfants qui ne réussissent pas, on a supprimé la réussite. CQFD. On ne doit pas demander aux enfants défavorisés plus d’efforts pour monter dans l’échelle sociale. Les pauvres chéris, ils sont déjà si malheureux ! Moyennant quoi, on est sûr qu’ils resteront à leur place. Un enfant d’émigré de deuxième génération qui réussit l’E.N.S. est l’exception des exceptions. Heureusement, il n’y en a pas beaucoup...

       Pourquoi encourager l’effort quand tout est ludique ? Il faut apprendre sans avoir l’air d’apprendre. C’est pénalisant pour ceux qui travaillent vraiment, c’est dégradant pour ceux dont on a décidé d’avance qu’on n’attend rien d’eux !

       Je me souviens, dans les années 1980, d’un jeune Vietnamien boat people, parlant à peine français, qui s’acharnait au travail. Il m’avait fait cette confidence : « Il faut que je travaille parce que je suis pauvre. » Toute l’équipe pédagogique de cette classe de seconde s’est retroussé les manches et nous l’avons fait travailler. Aujourd’hui où un élève appliqué se fait traiter « d’intello », de « fayot », que ferait-il ? Dans les années 1990, nous avons aussi soutenu un jeune Bosniaque bûcheur dont les « copains » du « quartier » se moquaient parce qu’il rentrait vite chez lui le soir pour aller travailler (il était en première S). Aujourd’hui, ce sont les « copains » du « quartier » qui font la loi. Sinistre victoire de la démission.

    *

       Devant mes élèves, je me suis toujours interdit l’expression « c’est facile », comme si je ne leur demandais que des petites choses de rien du tout. Au contraire, je leur disais que si je les sollicitais c’était justement parce que c’était difficile. Je leur expliquais : « Ce que vous savez faire, il n’est pas utile de le reproduire sans fin. Ce que je vous demande, c’est toujours plus. » J’espère avoir ainsi engendré des générations d’insatisfaits.

       Je les sollicitais personnellement, un par un, je voulais qu’ils s’impliquent, qu’ils soient uniques ! J’essayais de les détacher du pendrillon. Certains hésitaient devant mes exigences. Ils n’étaient pas sûrs de pouvoir répondre à mes désirs. Pour lutter contre le formatage de l’école, je leur disais aussi : « Tout a déjà été dit, SAUF ce que vous ne m’avez pas encore dit. » Et ô merveille, ils m’ont offert des centaines, des milliers de productions originales, poétiques, jolies, drôles, émouvantes, singulières.

       La sélection, en poussant les plus entreprenants en avant, faisait carburer l’école. Mais que ferions-nous aujourd’hui de 600 000 bons élèves par an ? Il y a déjà assez de chômage comme ça... Réalisme et dérision. En attendant, c’est Mozart qu’on assassine. Enfin, on ne l’assassine pas, on le gave, on le flatte, on le déculpabilise, on le flagorne, et on l’étouffe. Je n’aime pas qu’on fasse ça aux enfants !

    *

       Pour réussir le détricotage du système hérité de la IIIe république, qui avait conçu ses Instituteurs comme autant de missionnaires de la culture, il a fallu aussi dévaloriser le métier d’enseignant. On y est parvenu en opérant sur plusieurs tableaux.

    1. Pour abolir la supériorité (assimilée à une discrimination) des enseignants, on a saboté leur autorité. Pas simplement en supprimant les châtiments corporels…  Mais en convaincant tout le monde que l’élève en sait au moins autant que le prof. La source des connaissances, c’est lui, l’ignorant. Le prof ne brille plus par son savoir, il est un simple « facilitateur » le terme est officiel.

    2. Cette dégradation du prestige du maître s’est accompagnée – en bonne logique – de la dégradation de ses conditions matérielles, c’est-à-dire de sa rémunération. « À diplôme égal », le métier de prof est le plus mal payé de tous. Et grâce à la crise, depuis trente ans, son salaire stagne. Il est même « gelé » depuis plusieurs années… Il faut bien « rembourser la dette ». Comme si c’était les profs qui l’avaient creusée. Ainsi s’opère une paupérisation du métier d’enseignant.

    3. Ceci n’est pas seulement une affaire d’économistes clairvoyants. C’est aussi la responsabilité des hommes politiques de gauche. Quand la France est « passée aux 35 heures » à partir de 2000, a-t-il été seulement question de RTT pour les profs, ou de quelque chose d’équivalent ? Pas du tout. L’horaire hebdomadaire des enseignants a été calculé en 1945 et il n’a pas été modifié depuis 75 ans ! Bienvenue dans un monde qui change…

    4. Tout ceci semblerait encore anodin si les programmes, les contenus à transmettre (quand même) ne s’étaient pas incroyablement alourdis. Aujourd’hui, aux « fondamentaux », il faut ajouter l’enseignement des technologies nouvelles, des comportements à risque, de la sexualité et de la discrimination sexuelle, les techniques de « premier secours », d’aucuns rêvent qu’on enseigne aussi le code de la route, et pourquoi pas, d’offrir le permis de conduire avec le bac ?

       En accumulant toutes ces dérives, on en vient à un métier fourre-tout. Le prof bon à tout faire n’a plus aucun prestige. Aïe, le mot « prestige » est lui aussi tabou. Comme on pouvait s’y attendre, en se dévaluant, le métier s’est ouvert de plus en plus… aux femmes. Encore un sujet tabou ! Et les petits caïds de banlieue ont quatre fois plus de « chance » d’avoir en face d’eux une femme qu’un homme. L’école publique est aussi une école du machisme.

    *

       Le tableau que je dresse est-il trop noir ? « L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité. […] C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes. » Ce propos d’Hannah Arendt, dans La Crise de l’éducation, date de 1961. Nous avions été prévenus.

    *

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  • Shakespeare

     

      

    Promettre 

     

    Painter. Promising is the very air o’ the time ; it opens the eyes of expectation ; performance is ever the duller for his act ; and, but in the plainer and simpler kind of people, the deed of saying is quite out of use.

     

    LE PEINTRE. – Promettre est dans l’air du temps. Cela ouvre les yeux du désir. L’exécution est toujours la partie la plus ennuyeuse de la chose. À part les simplets et les benêts, personne ne tient parole.

     

                                                                 Timon of Athens, V, 1, 27 et s.

     

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