Enfance
J’ai eu une enfance longue.
Dès l’âge de huit ans, j’ai su que je pouvais prolonger mon enfance, et pour longtemps. La conscience m’en est venue avec le film Peter Pan, le dessin animé de Walt Disney. J’avais huit ans. Ce fut une révélation. Je me suis dit qu’il y avait sûrement moyen d’arrêter le processus de l’âge, tandis que les adultes me promettaient, à longueur de journée : « tu verras quand tu seras grand... » Justement, je n’avais pas envie d’être « grand ». En tout cas, pas « grand » comme ils l’entendaient.
Le deuxième moment fort a été, à onze ans, la lecture du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Plus qu’une révélation, ce fut un choc. « Tu parles comme les grandes personnes ! protestait le Petit Prince. Tu confonds tout... tu mélanges tout ! » Pour moi, il n’y avait pas d’autre vérité. J’étais bien déterminé à ne jamais me faire voler ma « vérité d’enfance ».
J’ai tenu ma promesse, vaille que vaille. Et je sens toujours dans ma vieille carcasse le petit garçon de huit ans que j’ai été. Ma carcasse est un peu trop grande pour lui, j’ai donc dû « grandir » finalement.
Et comme François La Marck, dans mon roman Une île sur le fleuve, je m’interroge toujours sur mon enfance comme sur un mystère.
« Perdu dans la nuit citadine, il cherchait, il scrutait sa mémoire et s’enfonçait peu à peu en lui-même jusqu’à l’enfance. [...] Où était cette noirceur lumineuse, cette pierre absorbante et dévorante qu’il cherchait, où étaient ce cœur prenant, cette enfance absolue qui l’appelait toujours ? Vers quoi tendait-il encore ? Vers quelle absolution ? Il ne le savait pas. Un peu plus tard, peut-être, il fallait attendre. »
J’attends toujours.