Shakespeare
Le spectateur est un acteur à part entière
Prologue d’Henry V.
O for a Muse of fire, that would ascend
The brightest heaven of invention !
A kingdom for a stage, princes to act
And monarchs to behold the swelling scene !
Then should the warlike Harry, like himself,
Assume the port of Mars ; and at his heels,
Leash’d in like hounds, should famine, sword, and fire,
Crouch for employment. But pardon, and gentles all,
The flat unraised spirits that have dar’d
On this unworthy scaffold to bring forth
So great an object : can this cockpit hold
The vasty fields of France ? or may we cram
Within this wooden O the very casques
That did affright the air at Agincourt ?
O, pardon! since a crooked figure may
Attest in little place a million ;
And let us, ciphers to this great accompt,
On your imaginary forces work.
Suppose, within the girdle of these walls
Are now confin’d two mighty monarchies,
Whose high upreared and abutting fronts
The perilous, narrow ocean parts asunder.
Piece out our imperfections with your thoughts ;
Into a thousand parts divide one man,
And make imaginary puissance :
Think, when we talk of horses, that you see them
Printing their proud hoofs i' the receiving earth ;
For ’tis your thoughts that now must deck our kings,
Carry them here and there, jumping o'er times,
Turning the accomplishment of many years
Into an hour-glass : for the which supply,
Admit me Chorus to this history ;
Who, prologue-like, your humble patience pray,
Gently to hear, kindly to judge, our play.
[Exit
LE CHŒUR. – Oh ! que n’ai-je une Muse de feu capable de s’élever
Au firmament de l’invention !
Un royaume pour théâtre, des princes comme acteurs
Et des monarques comme spectateurs de cette scène ouverte sur le
[monde !
On verrait alors le vaillant Harry, semblable à lui-même,
Tenir le rôle de Mars, et sur ses talons,
Comme des chiens tenus en laisse, la famine, l’épée et le feu
Venir s’aplatir en quête d’un emploi. Mais vous tous gentils auditeurs,
[pardonnez plutôt
Aux esprits plats et incultes qui ont osé,
Sur ces vulgaires tréteaux, vous présenter
Un sujet aussi grandiose : une arène pour combat de coqs peut-elle
[contenir
Les vastes prairies de France ? Pouvons-nous seulement entasser
Dans ce O de bois tous les casques
Qui ont provoqué l’effroi sous le ciel d’Azincourt ?
Oui, pardon ! Si un chiffre de rien du tout peut,
Sur un espace minuscule, représenter un million,
Permettez alors que ces petits riens, par rapport à un si grand nombre,
Viennent mettre en branle votre imagination.
Supposez que, dans l’enceinte de ces murs,
Sont à présent rassemblées deux puissantes monarchies,
Dont les heaumes dressés les uns contre les autres
Ne sont séparés que par un étroit et périlleux bras de mer.
Compensez nos lacunes par votre pensée ;
Divisez chaque homme par mille,
Et vous aurez l’idée d’un régiment.
Imaginez, quand nous parlerons de chevaux, que vous voyez
Leurs sabots piétiner insolemment la terre ;
Car ce sont vos pensées qui doivent maintenant couronner nos rois,
Les transporter d’un endroit à l’autre, passer d’une époque à l’autre,
Et faire tenir leurs exploits de plusieurs années
En une heure de sablier. Pour vous aider,
Acceptez-moi comme Coryphée de cette histoire
Qui, en guise de prologue, implore votre humble patience,
Afin d’écouter notre pièce avec grâce et de la juger sans sévérité.
*