L’Homme-espèce
Après l’Homme, l’Humanité...
« Il n’y a pas plus de cinquante ans*, la Civilisation, parvenue à une sorte de paroxysme en Occident, faisait décidément mine de culminer en personnes séparées, c’est-à-dire en Individuation.
Or c’est à ce moment précis qu’ont commencé à monter à l’horizon, pareilles à des nuées chargées à la fois d’orages et de promesses, les grandes forces, encore insoupçonnées, de Totalisation**.
Les signes avant-coureurs (en tous domaines : économique, politique et philosophique) se multiplient pour nous avertir que la Socialisation, bien loin (comme nous nous en flattions) de se domestiquer confortablement à notre usage privé, poursuit de plus belle sa marche en avant, suivant un processus irrépressible d’unification.
L’Humanité se trouve prise, ainsi qu’en un engrenage, au cœur d’un « vortex » toujours accéléré de totalisation sur elle-même. Une crainte réellement « mortelle » tend à s’emparer de nous : crainte de perdre notre « petit moi ».
Tous ces symptômes impressionnants justifient, jusqu’à un certain point, le geste instinctif d’appréhension et de recul qui, en présence de la totalisation inexorablement montante de la Noosphère***, rejette désespérément, sous nos yeux, tant d’êtres humains vers des formes d’individualisme et de nationalisme désormais périmées.
L’éternel jeu qui recommence, après avoir paru culminer dans la réalisation du grain de conscience réfléchie****, se met en devoir maintenant de grouper, de synthétiser, ces grains de pensées entre eux. Après l’Homme, l’Humanité... »
Pierre Teilhard de Chardin, La place de l’homme dans la nature, 1949.
* Il y a une centaine d’années pour nous.
** On parle aujourd’hui de Mondialisation.
*** L’« Humanité planétisée ».
**** Triomphe de l’individu autonome.