Critique de la théorie mimétique
Riches de nos ressemblances
Pour les lecteurs incrédules de René Girard, parmi les plus sincères, ce qui achoppe souvent, ce qui littéralement les « scandalise », c’est ce qu’on peut appeler le « déni de l’altérité ». Girard serait incapable de penser la différence de l’autre.
Ceci n’est pas exact. Ce que dit Girard, c’est que les humains, généralement, sont obsédés par leurs différences ‒ au point d’en oublier leurs ressemblances. Nous redoutons l’indifférenciation, et à juste titre, puisque toutes les grandes crises mimétiques de l’histoire humaine ont eu leur origine dans une crise de l’indifférenciation. Les crises mimétiques ont généralement pour fonction de refabriquer de la différence là où elle paraît avoir disparu. Le mécanisme du bouc émissaire est le processus par lequel tous, unanimement, se rassemblent contre un ennemi unique. C’est au moment où les différences se dissolvent complètement que la crise est à son apogée, et c’est le moment où les humains, réconciliés, s’imaginent qu’ils se sont débarrassés de l’altérité insupportable. C’est le moment où la méconnaissance est à son comble.
Notre époque, post-girardienne, refuse de dire qu’elle rejette l’altérité. Elle en veut, au contraire, elle en rajoute. Elle a ainsi inventé la notion d’enrichissement mutuel par la reconnaissance de notre « diversité ». Tandis que les archaïques vomissent la mondialisation dans laquelle ils craignent de perdre leur identité, les modernes se font fort d’accueillir toute la différence du monde.
Les deux points de vue sont aussi erronés l’un que l’autre et pour la même raison ! Si nous pouvons être ouverts aux autres humains, c’est parce qu’ils sont exactement comme nous.
En un mot, l’exaltation de la différence ‒ même « riche de notre altérité » ‒, c’est la guerre. La confusion joyeuse de nos ressemblances, c’est la paix. C’est difficile à admettre, mais comment construit-on autrement l’universel ?
Précision. « Les crises mimétiques ont pour fonction de refabriquer de la différence là où elle paraît avoir disparu », ai-je écrit plus haut. Ceci a toujours été vrai mais ne l’est plus. LA crise que nous traversons aujourd’hui, interminable, ne peut pas connaître de résolution sacrificielle, puisqu’il ne s’agit pas de refabriquer de la différence, il s’agit, au contraire, d’accepter nos ressemblances. La reconnaissance de « l’autre » passe par la reconnaissance de « soi en l’autre ». Nous sommes plus que frères, nous sommes jumeaux. Pour paraphraser Kant, nous pouvons dire que l’histoire du monde n’est rien d’autre que le progrès de la conscience de notre gémellité.
Proclamer le « droit à l’altérité » est généreux mais cette revendication se trompe de cible, elle retarde la « sortie de crise ».