Shakespeare
La méconnaissance
La jalousie aveugle la raison. La conscience jalouse (ou plutôt l’inconscience jalouse) tient une place essentielle dans le désir mimétique. Elle se nourrit de sa propre ignorance, que René Girard désigne sous le vocable de méconnaissance : c’est ma conscience déformée qui me fait penser que ce n’est pas moi qui suis jaloux des autres, mais que ce sont tous les autres qui m’en veulent. Ce thème est lumineusement détaillé au sonnet 61, un poème remarquablement construit sur un jeu de questions-réponses :
Is it thy spirit that thou send’st from thee
So far from home into my deeds to pry,
To find out shames and idle hours in me,
The scope and tenour of thy jealousy ?
Est-ce ton esprit que tu pousses loin de toi,
Qui vient jusque chez moi, pour percer mes secrets,
Pour débusquer ainsi mes heures de paresse,
Qui pourrait être cause que tu es jaloux ?
On dirait du pur Girard. Nous avons affaire à du pur Shakespeare... Ce paradoxe particulier, que René Girard appelle par ailleurs l’hyperconscience mimétique, est décrit ainsi dans Les Feux de l’envie : « Si l’objet n’est pas assez éloigné de celui qui le regarde, si celui-ci ne parvient pas à s’en détacher suffisamment, la lumière produite par l’hyperconscience mimétique devient trop éblouissante pour se résoudre en certitude. […] L’intuition mimétique est inutile à celui qui la possède ─ et même pire qu’inutile s’il la remet toujours au service du désir. »
Le dévoilement complet de cette méconnaissance se trouve, logiquement, dans l’un des tout derniers sonnets, le 151, dans lequel Shakespeare évoque clairement un manque de conscience, un défaut de conscience, ou une conscience déficiente : « want of conscience ».
Extrait de Shakespeare et son double.