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Shakespeare 

 

 

Le piège de se croire autonome

 

Don John. I cannot hide what I am : I must be sad when I have cause, and smile at no man’s jests ; eat when I have stomach, and wait for no man’s leisure ; sleep when I am drowsy, and tend on no man’s business ; laugh when I am merry, and claw no man in his humour. 

DON JOHN. Je ne sais pas cacher ce que je suis : je veux pouvoir être triste quand j’en ai le motif, et ne devoir sourire aux plaisanteries de personne ; je veux manger quand j‘ai faim, sans attendre la permission de personne ; je veux dormir quand j’ai sommeil sans avoir à m’occuper des affaires de personne ; je veux pouvoir rire quand je suis joyeux sans suivre l’humour de personne. 

Much Ado About Nothing, I, 3.

 

Don John représente l’archétype de l’individu libre et affranchi de tout qui proclame haut et fort qu’il ne veut dépendre de personne. Il incarne l’illusion tentante  d’ être soi-même, il est un homme moderne.

   Pris isolément, cet extrait en fait un personnage fascinant, tant nous admirons les êtres autonomes, comme nous rêvons d’être nous-mêmes, furieux de savoir que nous dépendons toujours de quelqu’un, et sûrement de beaucoup de monde. Shakespeare sait que cette autonomie est de façade, bien camouflée sous un lourd manteau de méconnaissance. Il a quelque chose à nous révéler.

   Toute la pièce, Beaucoup de bruit pour rien, est une manifestation, sans méchanceté, de la manière dont nous nous laissons « manipuler » par le désir des autres. Après tout, Bénédict lui-même se croit aussi « malin » que Don John, aussi émancipé que lui... et il finit pas céder à la séduction de Béatrice par le truchement de la mise en scène conçue par Don Pedro.

   Là où Don John se trompe, c’est de se croire sans modèle : il prétend n’imiter personne. Il se cache à lui-même son animosité contre son frère bâtard, Don Pedro, un ressentiment qui est une forme de mimétisme largement aussi virulent que celui dans lequel les autres personnages de la pièce « tombent ». Don John « tombera » aussi, mais ce sera pour sa perte. Telle est la morale de l’histoire.

   Le héros libre et fort que l’extrait ci-dessus offre à notre envie est une marionnette. Citer ce passage, en dehors de tout contexte, révèle comment le spectateur (ou le lecteur) de Shakespeare peut lui aussi « tomber » dans le piège de la méconnaissance. On ne sort pas indemne d’une pièce de Shakespeare, même d’une comédie aussi légère que Beaucoup de bruit pour rien.

 

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