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État de la personne 

 

 

 

L’être humain réduit à ses données

 

Dans la  présentation du livre Introduction à l'histoire des origines du christianisme , de Claude Alain Mimouni, je lis qu’il « replace les origines du christianisme dans l’histoire littéraire et religieuse de l’époque. » Projet éminemment respectable, mais qui ne me contente pas. Dans ma recherche sur l’identité de Shakespeare, j’ai justement tenté de ne pas ramener l’identité de Shakespeare à son contexte après m’être aperçu qu’une telle démarche conduisait à une impasse (Et William devint Shakespeare*). Ne doit-on pas toujours éviter la réduction d’un individu à ses antécédents ?

   Aucun de nous ne se réduit à ses données, à son ADN, sa famille, sa culture, son époque... Nous ne sommes pas nos appartenances. C’est sur l’idée fausse d’appartenance que tous les racismes fleurissent. Quand je faisais remplir des « fiches de rentrée » à mes élèves, en septembre, je ne demandais jamais « la profession des parents », pour ne pas me laisser influencer par « le milieu ». Je prenais chaque élève pour ce qu’il ou elle était. Et si par hasard, je retrouvais un nom de famille déjà connu, je rassurais tout de suite l’élève homonyme en lui disant : « J’ai beaucoup aimé votre frère / votre sœur, mais cela n’a aucune importance ! »

   Chaque être est unique ! Et ô merveille ! nous  sommes tous uniques.  

  Comme en mathématiques, le réflexe le plus spontané est toujours de « ramener l’inconnu au connu »**. C’est rassurant mais hélas, ça ne marche pas pour l’âme ! Ça marche pour les groupes sanguins, mais pas pour la personne humaine. Nous sommes inconnus à nous-mêmes. Il est donc nécessaire de chercher : qui dit-on que je suis ?

   La question est évidemment plus subtile que « Qui suis-je ? ». Tout seul, on ne peut pas répondre. Nous avons toujours besoin de notre prochain. Il faut toujours aller chercher l’alter dans notre ego (comme j’ai intitulé mon essai sur l’empathie*). D’où la nécessité d’aimer son prochain, puisqu’il est le reflet de nous-même, il est notre conscience matérialisée. Cela ne change rien à la profonde unité de chaque être humain, mais cela  brise nos prétentions à l’autonomie, la folie selfique de notre époque qui transforme des êtres uniques en êtres solitaires... Ceci est à la source même de la Crise du désir*.

   Je reviens aux Origines du christianisme. Pour les Évangiles, il est encore plus nécessaire de détacher Jésus de ses contemporains pour le comprendre. Bien sûr, les Évangiles sont fortement accrochés à l’Ancien Testament. Les citations abondent. Mais, à partir de quel moment Jésus devient-il unique, à partir de quel moment son message n’est-il plus le même que les autres ? Quand Jésus devient-il Christ ?

   Si sa parole est toujours bouleversante aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il a dit des choses proches de celles dites par Bouddha, Confucius, Socrate, ou autres... Il n’a pas ajouté une pensée de plus à celles déjà existantes, il a énoncé une pensée originale, singulière, une révélation, une Bonne Nouvelle, quelque chose d’inédit, d’inouï, du jamais vu avant lui (ni après lui, d’ailleurs). Dietrich Bonhoeffer, théologien luthérien (1906-1945), va à l’essentiel en disant : « Il n’est pas écrit : Dieu se fit idée, principe, programme, valeur universelle, loi, mais Dieu se fit homme. » C’est « le Fils de l’homme » qu’il faut aller chercher.

 

*Éditions de L’Harmattan

**« Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu, cela soulage, rassure, satisfait, et procure en outre un sentiment de puissance. Avec l’inconnu, c’est le danger, l’inquiétude, le souci qui apparaissent ― le premier mouvement instinctif vise à éliminer ces pénibles dispositions. Premier principe : n’importe quelle explication vaut mieux que pas d’explication du tout. Comme au fond il ne s’agit que d’un désir de se débarrasser d’explications angoissantes, on ne se montre pas très exigeant sur les moyens de les chasser : la première idée par laquelle l’inconnu se révèle connu fait tant de bien qu’on la ‘‘tient pour vraie’’. »

                      F. NIETZSCHE

 

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