• Shakespeare

     

     

     

    Un grossier personnage ? 

     

    Parmi les légendes bien accrochées à la personne de Shakespeare, et sans doute l’un des clichés les plus récurrents collés à son œuvre, il y a cette idée que le grand barde était un grossier personnage. Le plus grand poète de langue anglaise, qui a laissé une quantité impressionnante de vers sublimes et une œuvre théâtrale unique au monde, n’aurait été, en fait, qu’un vulgaire arriviste, près de ses sous, un prétentieux pingre, il aurait vécu dans des bordels tout le temps de son séjour à Londres, il avait la syphilis évidemment, il était un incapable, il n’a fait qu’emprunter leurs idées à ses contemporains (à Francis Bacon notamment, mais aussi à Marlowe et bien d’autres), il a négligé femme et enfants pour aller s’amuser dans la capitale, en somme il n’était qu’un sinistre individu. Ce mythe participe du même fantasme que celui du pauvre provincial sans éducation qui a d’abord vécu de petits boulots dans les bas quartiers de Londres. Il n’a rien écrit d’important, il n’était qu’un ‘nom de plume’ comme on dit en anglais. On dit aussi qu’il était un piètre acteur puisque personne ne se souvient qu’il ait tenu un grand rôle sur la scène du Globe.

       Dans une époque comme la nôtre qui adore « casser les tabous » et démystifier à tout-va, la thèse du poète génial qui en réalité était nul a de quoi séduire… Cela ressemble aussi à une vengeance des petits esprits.  D’autant plus petits qu’ils se prétendent cultivés, intelligents, bourrés de diplômes et de titres. Cette légende du minable poète élisabéthain est très répandue dans les milieux universitaires, les ‘scholars’. Pour ne froisser personne, je ne citerai en exemple qu’un article anonyme datant de 1856 paru dans le Putnam’s Monthly Magazine appelant Shakespeare ‘the Stratford poacher’, « le braconnier de Stratford », le traitant de ‘stupid, ignorant, illiterate, third-actor play-actor’, « stupide, ignorant, illettré et acteur de troisième zone ».

       Des livres entiers ont été écrits sur la vulgarité du dramaturge. Toute sa poésie et son théâtre seraient truffés de jeux de mots (‘puns’) salaces, pour ne pas dire dégoûtants, des grivoiseries indécentes. Shakespeare était donc un gros pervers qui cachait son  jeu, il était tout à la fois un cochon et un hypocrite. Parmi les perles les plus noires, j’ai relevé celle-ci dans une analyse, au demeurant fort sérieuse, des Sonnets : quand le poète utilise le mot ‘conscience’, il ne parle pas du sentiment d’exister, ni de l’image de soi, ni du jugement moral, non, il signifie « la science du con ». Un pervers, je vous dis !

       Pourquoi les gens instruits et érudits tombent-ils dans ce panneau ridicule ? Toute l’affaire repose sur la conviction mal étayée que Shakespeare n’était pas cultivé. Ses études à Stratford avaient été courtes et médiocres, il n’a effectivement jamais fréquenté les bonnes universités. Plagiaire plus ou moins habile, il n’était en fait qu’un gros balourd de province, et fils d’un gantier ! La légende qui veut qu’il n’ait pas écrit lui-même ses pièces, ni sa poésie, « se fonde » sur les mêmes présupposés. Cette tournure d’esprit est malheureusement vicieuse et se nourrit de ses propres fondements. C’est une hypothèse autoréalisatrice. Quand vous cherchez un double sens partout, vous en trouvez partout, pour la bonne raison que c’est vous qui apportez le sens avec votre curiosité malsaine.

       Non, Shakespeare n’était pas un misérable petit histrion. Il était, il est pour toujours, un immense artiste dont on n’a pas fini de dévoiler tout le génie. Le mystère qui entoure son œuvre n’est pas le fait d’on ne sait quel secret caché, codé, chiffré, mais seulement la manifestation de notre faiblesse devant sa grandeur. 

     

     

     

     

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  • Etat du monde

     

     

     

    Crise des migrants 

     

    Quelle crise des migrants ?  Il s’agit bien plutôt de la crise de l’accueil. Le problème, ce n’est pas le déplacement des humains sur la planète, c’est la manière dont les gens en place, qui se croient bénéficiaires de droits imprescriptibles, reçoivent les voyageurs… Quand on ne veut pas régler un problème, on commence par le mal nommer. La « crise des migrants » n’est pas prête d’être résolue.

     

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  • Shakespeare

     

     

     

    Early Shakespeare

    Shakespeare et le désir « spontané » 

     

    Wilt thou be daunted at a woman’s sight ?

    Aye, beauty’s princely majesty is such,

    Confounds the tongue and makes the senses rough.’  

     

    « Te laisseras-tu intimider par la vue d’une femme ?

    Ah, la majesté princière de la beauté est telle

    Qu’elle brouille la parole et déroute les sens. » 

     

                                              Henry VI, part 1, act V, sc. 3, l. 69-71.  

     

    Écrite au tout début des années 1590, Henry VI, première partie, est considérée comme la première pièce de la main de Shakespeare. Il est encore loin d’avoir compris le désir mimétique, « le désir par les yeux d’un autre », comme il le définit dans Le Songe d’une nuit d’été, écrite dix ans plus tard. Comme tout le monde, il croit que la beauté « déclenche » le désir. Selon ce schéma classique (et erroné), la femme provoque le désir chez l’homme et s’il ne le maîtrise pas, c’est finalement de sa faute à elle. Les violeurs n’ont pas d’autre argument. Et ils sont sincères ! Pourquoi cacher une femme sous un voile ? Les méconnaissants assurent que c’est pour la protéger du désir de l’homme. Ils ne se remettent pas en cause eux-mêmes. Comment le pourrait-il ? Shakespeare, lui, y parvient après un long travail sur lui-même. Il est complètement explicite sur le désir mimétique dans le sonnet 114 écrit avant Le Songe. Shakespeare n’était pas seulement un « génie des mots », il était aussi un penseur génial.

     

     

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  • Education 

     

    Amadou Sanfo, conteur

     

    La musique, clé de l’universel 

     

       Ma première tâche, comme enseigneur, a toujours été de mélanger les genres, de faire se frotter les cultures, d’ouvrir les esprits formés dans un système de références à une multitude d’autres références. En enseignant l’anglais, j’ai les clés d’une infinité de portes ouvrant sur une infinité d’expressions. La langue anglaise n’appartient plus, depuis longtemps, aux Anglais. Elle est devenue la langue « globale ». Il suffit de peu de choses pour lui retirer cette tare totalitaire et s’en servir pour cultiver de l’universel.

       En même temps, mon souci a toujours été de permettre à chaque élève, à chaque personnalité humaine, de trouver dans cette langue commune le support d’une expression unique. Je n’ai jamais expliqué la langue anglaise, j’ai uniquement cherché à faire entrer les élèves dedans. À cette fin, j’ai conçu des exercices d’implication de texte qui font que la culture étrangère n’est plus tenue à distance, observée, étudiée ; au contraire ces exercices permettent à l’élève de se confondre à l’étrangeté ─ que le support soit un texte d’origine britannique, américaine, africaine, australienne ou indienne. De même, la musique qui accompagne mes cours, a des sources multiples, infinies. Mon plaisir consiste à faire entrer par les oreilles ce que les yeux hésitent à accepter. Comment s’entendre ? En écoutant la même chose. J’intrigue les élèves et excite leur curiosité. Leur ayant fait écouter une jolie mélodie malgache, je les interroge sur ce qu’ils viennent d’entendre. Certains croient reconnaître une musique grecque, d’autres des harmonies andines… Un jour que je passais une fugue de Bach, un élève d’origine arabe crut percevoir des inflexions orientales. Il n’avait certainement pas tort. La musique est vraiment universelle. Elle est un passeport extraordinaire entre les sensibilités.

     

     

     

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  • Persécution 

     

     

    Les exclus seront les élus 

     

    Les sacrifiés d’aujourd’hui sont l’avenir du monde. Les vagabonds en quête d’un territoire ─ on les appelle les « réfugiés » ─ sont les fondateurs de l’universel. Évidemment, personne n’en veut. Évidemment, ils sont rejetés, bannis, ils subissent toutes les violences, de la cupidité sans vergogne des passeurs véreux au mépris des Européens qui ne veulent pas les accueillir. Combien de morts, hier, dans les eaux mythiques de la mer Égée ? Les nouveaux gueux sont sales, ils sont pauvres, ils parlent étranger, ils ont peut-être des maladies, et ils trainent avec eux le danger du terrorisme, pensez donc ! Il n’y a pas plus pervers et tenace qu’un fantasme de peur. Les rassasiés ne veulent pas « accueillir toute la misère du monde ». Au nom d’un imaginaire Occident chrétien, les vagabonds sont rejetés à la mer. Jonas, déjà, dans la Bible… Nous reproduisons ainsi, sans le savoir, le sacrifice archaïque du bouc émissaire : il y a déjà assez de chômage chez nous… L’aberration n’aveugle pas les persécuteurs, car les persécuteurs sont toujours aveugles. C’est même à cela qu’on les reconnaît. Au nom de valeurs prétendues « sacrées », la violence s’exerce en toute bonne conscience. Sauf pour quelques-uns qui perçoivent le scandale. Le skandalon, mot grec justement, représente « tout obstacle placé sur le chemin et faisant tomber quelqu’un (une pierre d’achoppement, une occasion de chute), c’est-à-dire un rocher qui fait trébucher ». Le rocher, aujourd’hui, peut être une île grecque où des enfants syriens viennent mourir. Trop tard, Frontex n’est pas arrivée à temps. Trop peu de moyens, dit-on.

       « N’avez-vous jamais lu les Écritures ? » demande Jésus dans Matthieu, 22, 42. Et il rappelle le Psaume 118, verset 22 :

             « La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs,

             C’est elle qui est devenue la pierre d’angle. »

       Il serait temps de nous rappeler notre culture chrétienne. Ne serait-ce que pour ne pas passer, éternellement, pour des imbéciles.

     

     

     

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