• Etat de la personne

     

     

    Franz Schubert

    Irremplaçables 

     

    Avons-nous vraiment besoin de Beethoven ? L’humanité avait-elle besoin de Schubert, ou de Mozart ? Évidemment, une fois qu’ils sont là, une fois que nous avons assimilé leurs créations, après que nous avons appris à respirer avec eux, ils nous paraissent « nécessaires ». Mais si maman Mozart avait fait une fausse couche, nous ne nous serions jamais aperçu de rien. Pire que cela, Mozart ne nous manquerait pas. Il n’y a aucun déterminisme qui puisse « expliquer » l’apparition de Mozart sur cette planète ─ sauf après coup, mais l’explication est un peu courte.

       Si Mozart n’était pas apparu, personne ne l’aurait remplacé. C’est là la différence entre l’art et la science. Ce qui n’a pas été découvert aujourd’hui le sera demain. Ce qui n’a pas été exprimé aujourd’hui (par un homme humain) ne le sera jamais. L’œuvre artistique n’est pas une invention comme les autres. On ne peut pas imiter Mozart, ni Michel-Ange, ni Shakespeare. On peut les copier mais on ne peut pas les remplacer. Ils sont irremplaçables. Pas seulement uniques (comme notre ADN est unique), mais irremplaçables. Suis-je moi-même remplaçable ? Peut-on trouver quelqu’un de simplement « équivalent » à moi ? Non. Je me désole quelquefois de n’avoir fait quasiment aucun adepte de mes pratiques pédagogiques, mais j’ai fini par comprendre qu’il n’y avait que moi pour être enseigneur comme je l’ai été. Le mimétisme, que je crois puissant, ne marche pas comme une répétition. À chaque imitation, quelque chose de nouveau apparaît. Il ne s’agit pas d’une différence infinitésimale ; il s’agit à chaque fois d’une révolution. Humains trop humains, nous sommes de mauvais plagiaires !

     

     

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  • Citation

     

     

     

    « L’intelligence ne peut être menée que par le désir. »

     

                           Simone Weil, Attente de Dieu.

     

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  • Shakespeare

     

    Romeo + Juliet

     

     Des « sonnets sucrés » ?

     

    Une tradition bien accrochée veut que Shakespeare ait été connu à son époque comme l’auteur de « sonnets sucrés », parallèlement à sa réputation de dramaturge. Les sonnets que nous connaissons sont tout sauf « sucrés ». Ils peuvent être précieux parfois, mais le plus souvent ils sont violents, amers, déchirants. Réduire Shakespeare à un auteur de compliments pour la Saint Valentin est une ineptie : « Ah ! te comparerai-je à un beau jour d’été ? » Il n’a quand même pas écrit que ça !

       Le malentendu remonte à 1598. Cette année-là, un certain Francis Meres, ami de Shakespeare, a publié un ouvrage, Palladis Tamia : Wit’s Treasury, ouvrage qui pour nous est d’un immense intérêt : il présente la première chronologie des pièces de Shakespeare, celle de la dernière décennie du XVIe siècle. Dans le même livre, Meres parle de ‘the witty soul of Ovid lives in mellifluous and honey-tongued Shakespeare’, « l’âme spirituelle des vies d’Ovide [qu’on retrouve] dans la langue doucereuse et mielleuse de Shakespeare ». Il n’évoque pas seulement Vénus et Adonis et Le Viol de Lucrèce, qui avaient connu un beau succès dans les années 1593-1594, il dit clairement qu’ont circulé ‘his sugred sonnets among his private friends’, « ses sonnets sucrés parmi ses amis privés ».

       L’information est passionnante… dans ce qu’elle ne dit pas. Il paraît évidemment que Shakespeare a fait lire à ses amis, à ses amis seulement, quelques-uns des sonnets qu’il était en train d’écrire. Mais lesquels ? Il est tout aussi évident qu’il a choisi ses « sonnets sucrés » de préférence à d’autres, ceux qui révèlent son talent et ne disent rien de sa personnalité intime. Pour les plus « secrets », il a fallu attendre encore plus de dix ans pour qu’il accepte (peut-être) de les voir publier.  Cela en dit long sur ce qu’il savait de sa création. Elle n’était pas à mettre entre toutes les mains.

       Nouveau malentendu ! Avait-il peur des « révélations » que ses Sonnets contenaient ? S’était-il trop « livré » en les écrivant ? Avait-il honte de son homosexualité ? Toutes ces hypothèses sont sans fondement. La réalité est probablement plus subtile et plus profonde. Shakespeare craignait d’abord d’être incompris. Mieux encore, il savait qu’il serait mal compris. Sa recherche de la vérité et son interrogation inquiète de la conscience sont un cheminement difficile qu’un « lecteur de poésie » ordinaire ne s’attend pas à trouver dans un recueil de poèmes. Ayant découvert tout seul toutes les vanités du désir, le mimétisme, la méconnaissance, Shakespeare avait deviné que « cela ne passerait pas ». D’ailleurs, « cela » ne passe toujours pas. Les Sonnets sont largement incompris encore aujourd’hui ─ au moins autant que la théorie mimétique est contestée…

       Était-ce orgueil de sa part de sous-estimer la capacité de ses lecteurs à saisir toute sa pensée ? Non, il s’agissait seulement de clairvoyance. Quand on constate la masse de sottises qui ont pu être dites, notamment sur Les Sonnets, on comprend qu’il avait raison de prendre des précautions. La merveille, c’est qu’il ait consenti, en fin de carrière, à voir ses Sonnets publier ─ malgré tout. Quel niveau de conscience, quelle sérénité, quelle maîtrise de lui-même avait-il atteints alors ? Voilà bien le mystère le plus grand que Shakespeare a emporté avec lui…

     

     

     

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  • État de la personne

     

    Alonzo King LINES Ballet

     

    L’invention du corps 

     

    « Ce qui noue la relation entre Dieu et l’humain, c’est le corps (inventé par saint Jean, puis saint Paul qui parlent de ‘‘la chair’’). » Parole forte de Stéphane Breton dans Qu’est-ce qu’un corps ? Avant de s’incarner, Dieu a commencé par incarner l’homme. Si l’homme est à Son image, c’est par son corps. À l’image exacte du corps de Jésus. Si Dieu ne s’était jamais incarné, l’homme n’aurait jamais été incarné non plus. Ce mystère se répète dans l’eucharistie. Même ceux qui y croient ont du mal à le comprendre. Stéphane Breton dit encore : « Dieu ne s’est pas incarné dans l’esprit. Non, Dieu s’est abîmé dans le corps. […] S’il n’y avait pas le corps, si le corps n’était pas tombé, comment pourrait-on savoir qu’il y a Dieu ? »

       Cette divinisation du corps se retrouve jusque chez les égocentriques qui font de leur corps une idole : en caricaturant leur incarnation, ils se trompent. À l’inverse, toute « morale » qui inflige au corps une pénitence permanente insulte le Créateur. La répression du corps, c’est la négation de Dieu.

     

     

     

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  • Crise du désir 

     

     

    Cie Mourad Merzouki

     

    Ennemi de soi-même 

     

    Saint Augustin dit : « Non hoc est velle, quod posse. », « Vouloir et pouvoir ne sont pas la même chose ». Hannah Arendt commente, dans Crise de la culture : « Il apparaît comme une ‘‘ monstruosité’’ que l’homme puisse commander à soi-même et ne pas être obéi. » La revendication d’autonomie est une vaste illusion.

                                                   

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