• Shakespeare

     

    Frank Bernard Dicksee

    Passion païenne 

     

    FRIAR LAWRENCE 

    O deadly sin ! O rude unthankfulness !

    Thy fault our law calls death, but the kind prince,

    Taking thy part, hath rush’d aside the law,

    And turn’d that black word “death” to “banishment” :

    This is dear mercy, and thou seest it not.

    ROMEO 

    ’Tis torture and not mercy ; heaven is here,

    Where Juliet lives… 

     

    FRÈRE LAURENCE. ─ Quel péché mortel ! Et quelle grossière ingratitude ! Selon notre loi, ta faute* méritait la mort. Mais notre Prince, dans sa clémence, a pris ton parti, il a écarté la loi et à ce mot sinistre, « la mort », il a préféré « le bannissement ». C’est une bénédiction, et toi tu ne vois rien !

    ROMÉO. ─ C’est une torture, pas une bénédiction. Le ciel est là où vit Juliette !  

     

                                       Romeo and Juliet, act III, sc. 3, l. 24-30

     

     

    Dans ses Lectures on Shakespeare, Samuel T. Coleridge commente : « Toute passion profonde est sans Dieu. » 

     

     

    * Il fait référence au meurtre de Tybalt.

     

     

     

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  • Idole

     

     

    La religion de l’argent 

     

    Quid des pourfendeurs de religions ? Que n’attaquent-ils plus souvent l’argent ? L’idole est-elle trop bien cachée ? On ne voit qu’elle ! Est-elle innocente ? C’est probablement le dieu le plus sanguinaire qui soit, le plus violent, le plus insatiable de tous les dieux. Ses victimes littéralement jonchent les rues. Est-il trop « anonyme » ? Impossible de ne pas le reconnaître, il est partout, on le nomme partout, il n’est question que de lui. Quant à ses adeptes, ils sont omniprésents. Ses serviteurs, ses ministres, ses grands prêtres sont connus de tous.

       Dans leur campagne zélée contre les religions, les militants athées oublient trop souvent leur propre maître. C’est qu’ils ne sont pas complètement désintéressés. Pourchassant le sacré, ils n’ont pas pour autant atteint la sainteté. Je ne peux pas leur en vouloir. Je voudrais seulement que nous n’oubliions pas, dans nos dénonciations, notre dieu occidental, quand nous nous permettons de faire la leçon aux pauvres hères qui se vouent à des divinités exotiques…

     

     

     

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  • Etat de la personne

     

     

    Franz Schubert

    Irremplaçables 

     

    Avons-nous vraiment besoin de Beethoven ? L’humanité avait-elle besoin de Schubert, ou de Mozart ? Évidemment, une fois qu’ils sont là, une fois que nous avons assimilé leurs créations, après que nous avons appris à respirer avec eux, ils nous paraissent « nécessaires ». Mais si maman Mozart avait fait une fausse couche, nous ne nous serions jamais aperçu de rien. Pire que cela, Mozart ne nous manquerait pas. Il n’y a aucun déterminisme qui puisse « expliquer » l’apparition de Mozart sur cette planète ─ sauf après coup, mais l’explication est un peu courte.

       Si Mozart n’était pas apparu, personne ne l’aurait remplacé. C’est là la différence entre l’art et la science. Ce qui n’a pas été découvert aujourd’hui le sera demain. Ce qui n’a pas été exprimé aujourd’hui (par un homme humain) ne le sera jamais. L’œuvre artistique n’est pas une invention comme les autres. On ne peut pas imiter Mozart, ni Michel-Ange, ni Shakespeare. On peut les copier mais on ne peut pas les remplacer. Ils sont irremplaçables. Pas seulement uniques (comme notre ADN est unique), mais irremplaçables. Suis-je moi-même remplaçable ? Peut-on trouver quelqu’un de simplement « équivalent » à moi ? Non. Je me désole quelquefois de n’avoir fait quasiment aucun adepte de mes pratiques pédagogiques, mais j’ai fini par comprendre qu’il n’y avait que moi pour être enseigneur comme je l’ai été. Le mimétisme, que je crois puissant, ne marche pas comme une répétition. À chaque imitation, quelque chose de nouveau apparaît. Il ne s’agit pas d’une différence infinitésimale ; il s’agit à chaque fois d’une révolution. Humains trop humains, nous sommes de mauvais plagiaires !

     

     

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  • Citation

     

     

     

    « L’intelligence ne peut être menée que par le désir. »

     

                           Simone Weil, Attente de Dieu.

     

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  • Shakespeare

     

    Romeo + Juliet

     

     Des « sonnets sucrés » ?

     

    Une tradition bien accrochée veut que Shakespeare ait été connu à son époque comme l’auteur de « sonnets sucrés », parallèlement à sa réputation de dramaturge. Les sonnets que nous connaissons sont tout sauf « sucrés ». Ils peuvent être précieux parfois, mais le plus souvent ils sont violents, amers, déchirants. Réduire Shakespeare à un auteur de compliments pour la Saint Valentin est une ineptie : « Ah ! te comparerai-je à un beau jour d’été ? » Il n’a quand même pas écrit que ça !

       Le malentendu remonte à 1598. Cette année-là, un certain Francis Meres, ami de Shakespeare, a publié un ouvrage, Palladis Tamia : Wit’s Treasury, ouvrage qui pour nous est d’un immense intérêt : il présente la première chronologie des pièces de Shakespeare, celle de la dernière décennie du XVIe siècle. Dans le même livre, Meres parle de ‘the witty soul of Ovid lives in mellifluous and honey-tongued Shakespeare’, « l’âme spirituelle des vies d’Ovide [qu’on retrouve] dans la langue doucereuse et mielleuse de Shakespeare ». Il n’évoque pas seulement Vénus et Adonis et Le Viol de Lucrèce, qui avaient connu un beau succès dans les années 1593-1594, il dit clairement qu’ont circulé ‘his sugred sonnets among his private friends’, « ses sonnets sucrés parmi ses amis privés ».

       L’information est passionnante… dans ce qu’elle ne dit pas. Il paraît évidemment que Shakespeare a fait lire à ses amis, à ses amis seulement, quelques-uns des sonnets qu’il était en train d’écrire. Mais lesquels ? Il est tout aussi évident qu’il a choisi ses « sonnets sucrés » de préférence à d’autres, ceux qui révèlent son talent et ne disent rien de sa personnalité intime. Pour les plus « secrets », il a fallu attendre encore plus de dix ans pour qu’il accepte (peut-être) de les voir publier.  Cela en dit long sur ce qu’il savait de sa création. Elle n’était pas à mettre entre toutes les mains.

       Nouveau malentendu ! Avait-il peur des « révélations » que ses Sonnets contenaient ? S’était-il trop « livré » en les écrivant ? Avait-il honte de son homosexualité ? Toutes ces hypothèses sont sans fondement. La réalité est probablement plus subtile et plus profonde. Shakespeare craignait d’abord d’être incompris. Mieux encore, il savait qu’il serait mal compris. Sa recherche de la vérité et son interrogation inquiète de la conscience sont un cheminement difficile qu’un « lecteur de poésie » ordinaire ne s’attend pas à trouver dans un recueil de poèmes. Ayant découvert tout seul toutes les vanités du désir, le mimétisme, la méconnaissance, Shakespeare avait deviné que « cela ne passerait pas ». D’ailleurs, « cela » ne passe toujours pas. Les Sonnets sont largement incompris encore aujourd’hui ─ au moins autant que la théorie mimétique est contestée…

       Était-ce orgueil de sa part de sous-estimer la capacité de ses lecteurs à saisir toute sa pensée ? Non, il s’agissait seulement de clairvoyance. Quand on constate la masse de sottises qui ont pu être dites, notamment sur Les Sonnets, on comprend qu’il avait raison de prendre des précautions. La merveille, c’est qu’il ait consenti, en fin de carrière, à voir ses Sonnets publier ─ malgré tout. Quel niveau de conscience, quelle sérénité, quelle maîtrise de lui-même avait-il atteints alors ? Voilà bien le mystère le plus grand que Shakespeare a emporté avec lui…

     

     

     

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