• Education 

     

     

    Enfants prisonniers

     

    « Natural England, l’agence environnementale publique anglaise, a enregistré la réduction de la liberté de déplacement des enfants d’une même famille, sur quatre générations. En 1926, George Thomas, 8 ans, pouvait se promener seul et pêcher dans un étang à près de dix kilomètres. En 1950, au même âge, son beau-fils Jack marchait trois kilomètres aller et retour jusqu’à l’école, seul. En 1979, sa petite-fille, Vicky, allait elle aussi seule à l’école (et à la piscine), à un kilomètre et demi de chez elle. En 2007, fin de la récré : Edward, le fils de Vicky et arrière petit-fils de George n’a pas le droit de s’éloigner de plus d’une centaine de mètres de la maison. Il va à l’école en voiture, joue sous la surveillance de ses parents et fait du vélo dans des endroits ‘‘sécurisés’’. » *

       Et dans le même temps, on prétend que les enfants sont autonomes. En tout cas, ils sont élevés selon cette idéologie-là. Nous en arrivons à cette contradiction absurde qu’ils sont autonomes mais pas indépendants. Ils passent, seuls, des heures infinies devant des écrans de toutes sortes et ils n’ont pas le droit de sortir. Ils ne sont même pas sous la surveillance de leurs parents, ils sont sous la surveillance de machines à images et à bruits. Ils sont « captifs », comme le proclament triomphalement les annonceurs. Autant dire qu’ils sont détenus, internés, on leur interdit d’explorer le monde autrement que virtuellement. Qui rendra jamais compte de cette dérive de l’éducation ? Qui en tirera les conséquences réelles ?

     

    * Source, Télérama, N° 3493-3494.

     

     

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  • Shakespeare

     

    Mise en scène de Peter Brook, 1974,

    avec François Marthouret.

    L’esclave jaune 

     

    TIMON, digging :

                                          What is here ?
     Gold ? yellow, glittering, precious gold ? No, gods,
     I am no idle votarist : roots, you clear heavens !
     Thus much of this will make black white, foul fair,
     Wrong right, base noble, old young, coward valiant.
     Ha ! you gods, why this? what this, you gods? Why, this !
     
    Will lug your priests and servants from your sides.
    […]
    This yellow slave
     Will knit and break religions, bless the accurs’d,
     Make the hoar leprosy ador’d, place thieves
     And give them title, knee and approbation
     With senators on the bench.
     

     

    TIMON, creusant le sol :

                                          Qu’est-ce que c’est que ça ?

    De l’or ? Ce précieux métal, jaune et brillant, de l’or ? Ô dieux, non !

    Je ne fais pas des vœux à la légère. Des racines, par le ciel clément !

    Un rien de cela rendrait blanc le noir, beau le laid,

    Vrai le faux,  noble l’ignoble, jeune le vieux, téméraire le lâche…

    Ah, dieux ! À quoi bon cela ?  Qu’est-ce que cela, ô dieux ? Justement !

    C’est ce qui écarte de vous vos prêtres et vos ministres.

    […]

    Cet esclave jaune

    Noue et dénoue les religions, il bénit les maudits,

    Fait adorer la lèpre repoussante, établit les voleurs

    Et leur accorde titre, respect et approbation,

    Jusque sur les bancs des sénateurs.  

     

                                Timon of Athens, Timon d’Athènes*,

                                Acte IV, scène III, vers 25-38. 

     

    * Pièce écrite en collaboration avec Thomas Middleton.

     

     

     

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  • Education

     

     

    Qu’est-ce qu’un jeu ? 

     

     Le bonheur est un jeu d’enfant. Voilà le secret. Un jeu, c’est-à-dire ce qu’on met en jeu, qu’on manipule, qui offre du jeu, qui bouge entre vos mains, qui se transforme selon votre volonté. Cela a bien peu de rapport avec les « jeux » des médias dans lesquels la seule chose qui joue c’est la roue qui donne le numéro gagnant. Cela est également très éloigné du jeu vidéo, la « PlayStation » où le joueur est cloué à sa console, assigné, assujetti, tandis que l’image joue pour lui ─ le mot « station » exprime bien l’inertie du spectateur ! Dans un jeu d’enfant, le jouet c’est l’enfant, c’est lui qui se joue le numéro, avec quelques accessoires qu’on appelle à tort des jouets, alors que ce ne sont que des accessoires. Si je dis que le bonheur est un jeu d’enfant c’est que, dans le jeu, l’enfant se découvre, se forme, se joue, se fait, s’invente. Le bonheur est toujours lié à la création ─ encore plus même qu’à la découverte. Quand on parle de « jeu éducatif », on formule un pléonasme. Un jeu qui n’est pas éducatif n’est pas un jeu, c’est un amusement. Il y a la même différence en anglais entre « play » et « game ». J’ai souvent beaucoup de mal à expliquer la différence à mes élèves. La grammaire est un jeu, comme les maths, comme la poésie. L’enseignement est un jeu. Mais si l’on tombe dans l’amusement, on se distrait, on perd son temps, littéralement on ne joue plus le jeu.  

     

    Extrait de mon essai Le Maître des désirs.

     

     

     

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  • Shakespeare

     

    Rodney Gardiner,

    The Oregon Shakespeare Festival, 2011.

    La rumeur

     

    Induction 

    Warkworth. Before the castle.  

    Enter RUMOUR, painted full of tongues  

    RUMOUR  

    Open your ears ; for which of you will stop
     The vent of hearing when loud Rumour speaks ?
     I, from the orient to the drooping west,
     Making the wind my post-horse, still unfold
     The acts commenced on this ball of earth :
     Upon my tongues continual slanders ride,
     The which in every language I pronounce,
     Stuffing the ears of men with false reports.
     I speak of peace, while covert enmity
     Under the smile of safety wounds the world :
     And who but Rumour, who but only I,
     Make fearful musters and prepar’d defence,
     Whiles the big year, swoln with some other grief,
     Is thought with child by the stern tyrant war,
     And no such matter ? Rumour is a pipe
     Blown by surmises, jealousies, conjectures
     And of so easy and so plain a stop
     That the blunt monster with uncounted heads,
     The still-discordant wavering multitude,
     Can play upon it. But what need I thus
     My well-known body to anatomize
     Among my household ?’ 
     

     

    La RUMEUR, portant un costume couvert de langues peintes, parle : 

     

    « Ouvrez bien les oreilles ! Qui d’entre vous voudrait

    Se les boucher quand la Rumeur parle à voix haute ?

    C’est moi qui, de l’orient au couchant,

    Prenant le vent comme cheval de poste, délie à l’envi

    Les actions qui voient le jour sur cette boule de terre :

    Sur mes langues chevauchent les calomnies incessantes,

    Que je traduis dans tous les dialectes,

    Et j’abreuve de fausses nouvelles les oreilles des hommes.

    Je parle de paix, tandis que l’ennemi se dissimule

    Sous un sourire rassurant et maltraite le monde.

    Qui d’autre que la Rumeur, qui sinon moi seul,

    Fait se rassembler les craintifs sur le qui-vive,

    Tandis que l’année, sous le poids de quelque autre malheur,

    Se croit prête d’accoucher d’une guerre terrible et tyrannique,

    Alors qu’il n’en est rien ?  La Rumeur est un pipeau

    Dans lequel soufflent soupçons, jalousies et conjectures,

    Un instrument si facile à jouer et si maniable

    Que le monstre imbécile à mille têtes ─

    La multitude toujours discordante et chicaneuse ─

    Peut en jouer. Mais ai-je besoin

    De décrire ainsi mon anatomie

    Au milieu des membres de ma famille ? »

     

     

                                King Henry IV part II, Induction, l. 1-22

     

     

     

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  • Crise du désir

     

     

    Hallucinés 

     

    Quand on observe les gamers accros de l’écran, on est d’abord frappé par leur air halluciné, œil hagard, pupille fixe, prunelle écarquillée, ils ont le regard des fous. Le reste du corps ne vaut guère mieux, il est comme tétanisé, les pouces bougent encore… Ce comportement est semblable à un effet de sidération : il est propre aux jeux vidéo, mais aussi aux drogues, aux traumatismes psychologiques après un attentat, à la soumission aveugle à l’idolâtrie, aux transes des fans de stars en concert. Les spécialistes en neurosciences expliquent que l’état d’éveil des gamers est stimulé à l’extrême. Ils sont capables d’observer huit à neuf phénomènes en même temps, tandis qu’une « personne normale » peut, au mieux, fixer son attention sur trois ou quatre objets. Faut-il admirer cette performance cérébrale exceptionnelle ou s’en inquiéter ? Les grands génies « fonctionnent » probablement dans des conditions de surexcitation cérébrale proche de celle observée chez les gamers, peut-être même plus forte encore. Mais les génies sont créateurs, tandis que les gamers ne sont que réactifs, ils ne jouent pas à un jeu, c’est le jeu qui se joue d’eux. Ils ne maîtrisent pas la machine, c’est la machine qui les gouverne, ils sont soumis à ses règles. Par mimétisme sans rempart, ils sont dans le jeu, ils se confondent à lui, ils obéissent sans conscience à ses mécanismes. Pour que le gamer ne se rende pas compte de son aliénation, il faut que les exécutions soient très rapides (jeux de réflexe), ou extrêmement violentes (GTA, World of Warcraft). La violence est inscrite dans les fondements même des jeux vidéo. Le joueur, comme le combattant, connaît un « vertige proche de l’orgasme », explique Jean-Claude Guillebaud*, grâce à un « verrouillage inattendu de l’émotion ». Blaise Pascal parlerait de « divertissement », ici poussé à sa limite.

        Cette sidération est l’exact contraire de l’émerveillement : vertu de l’enfance et de la sagesse. L’émerveillement ouvre l’attention, il est la porte d’accès à tout apprentissage. Il favorise le désir, il ne le sature pas. Un enfant bloqué par un jeu vidéo est une contradiction vivante.

     

     

     

     

    * Le Tourment de la guerre, Éditions de l’Iconoclaste, 2016.

     

     

     

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