• Crise du désir

     

     

    Hallucinés 

     

    Quand on observe les gamers accros de l’écran, on est d’abord frappé par leur air halluciné, œil hagard, pupille fixe, prunelle écarquillée, ils ont le regard des fous. Le reste du corps ne vaut guère mieux, il est comme tétanisé, les pouces bougent encore… Ce comportement est semblable à un effet de sidération : il est propre aux jeux vidéo, mais aussi aux drogues, aux traumatismes psychologiques après un attentat, à la soumission aveugle à l’idolâtrie, aux transes des fans de stars en concert. Les spécialistes en neurosciences expliquent que l’état d’éveil des gamers est stimulé à l’extrême. Ils sont capables d’observer huit à neuf phénomènes en même temps, tandis qu’une « personne normale » peut, au mieux, fixer son attention sur trois ou quatre objets. Faut-il admirer cette performance cérébrale exceptionnelle ou s’en inquiéter ? Les grands génies « fonctionnent » probablement dans des conditions de surexcitation cérébrale proche de celle observée chez les gamers, peut-être même plus forte encore. Mais les génies sont créateurs, tandis que les gamers ne sont que réactifs, ils ne jouent pas à un jeu, c’est le jeu qui se joue d’eux. Ils ne maîtrisent pas la machine, c’est la machine qui les gouverne, ils sont soumis à ses règles. Par mimétisme sans rempart, ils sont dans le jeu, ils se confondent à lui, ils obéissent sans conscience à ses mécanismes. Pour que le gamer ne se rende pas compte de son aliénation, il faut que les exécutions soient très rapides (jeux de réflexe), ou extrêmement violentes (GTA, World of Warcraft). La violence est inscrite dans les fondements même des jeux vidéo. Le joueur, comme le combattant, connaît un « vertige proche de l’orgasme », explique Jean-Claude Guillebaud*, grâce à un « verrouillage inattendu de l’émotion ». Blaise Pascal parlerait de « divertissement », ici poussé à sa limite.

        Cette sidération est l’exact contraire de l’émerveillement : vertu de l’enfance et de la sagesse. L’émerveillement ouvre l’attention, il est la porte d’accès à tout apprentissage. Il favorise le désir, il ne le sature pas. Un enfant bloqué par un jeu vidéo est une contradiction vivante.

     

     

     

     

    * Le Tourment de la guerre, Éditions de l’Iconoclaste, 2016.

     

     

     

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  • Shakespeare

     

    Ganymède par Rubens (1561),

    loin, très loin de l'image de W.H.

     

    Les Sonnets sont indépendants

    de la « mémoire du monde ». 

     

    Toutes les œuvres dramatiques de Shakespeare (à l’exception de Peines d’amour perdues et des Joyeuses commères de Windsor) ont des sources connues. Pour écrire ses pièces de théâtre, Shakespeare avait coutume de puiser abondamment dans la mémoire collective, comme s’il avait toujours été à court d’imagination… Ses œuvres principales ont toutes des origines allogènes.

       Les autres poèmes ont également des sources connues. Vénus et Adonis est largement inspiré d’Ovide. Le Viol de Lucrèce a été repris maintes fois, de Tite-Live à Chaucer.  Le choix du sujet n’est pas original. Les Sonnets, eux, n’ont pas de source équivalente aux autres œuvres.

       Pour le moins, l’origine des Sonnets est mystérieuse. Les commentateurs, déroutés par cette situation, ont recherché, dans la production de l’époque ─ en gros de 1580 à 1610 ─ tout ce qui, de près ou de loin, pouvait avoir déteint sur Shakespeare. Leur érudition est utile mais, foncièrement, elle n’explique rien. Le style des Sonnets et les thèmes abordés ont souvent été comparés à ceux de Sir Philip SYDNEY (1554-1586), qui peut avoir « influencé » Shakespeare dans son écriture ─ comme il en a influencé tant d’autres. L’image du beau jeune homme courtisé ressemble à celle du personnage de Ganymède dans Cynthia de Richard BARNFIELD (1574-1620). À part cela, il n’y a pas grand-chose qui puisse étayer l’idée que Shakespeare se serait inspiré d’une œuvre d’un « poète rival » pour écrire ses Sonnets. Quant au modèle pétrarquien sur lequel il s’appuie, il est loin, voire aux antipodes, des sonnets shakespeariens, au moins en ce qui concerne leur thème : l’amour désespéré pour un jeune homme (alias W.H.) et une liaison très érotisée pour une femme ombrageuse et jalouse (la dame sombre). Deux « destinataires », cela en fait un de trop, et de toute façon, tout les oppose. 

       Si les Sonnets n’ont pas de « source extérieure » objective, il faut donc se résoudre à chercher leur inspiration exclusivement dans l’expérience de leur auteur. Leur origine se trouve dans Shakespeare lui-même et dans personne d’autre. L’intuition de Wordsworth paraît la seule plausible : ‘The Sonnets express Shakespeare’s own feelings in his own person’, «Les Sonnets expriment les sentiments personnels et profonds de Shakespeare. » Wordsworth croyait tenir là la clé qui ouvrait le mystère des Sonnets : ‘with this same key Shakespeare unlocked his heart’, « avec la même clé Shakespeare a déverrouillé son cœur. » Ceci est probablement juste, mais il ne suffit pas d’avoir la clé pour ouvrir le trésor, il faut aussi trouver la serrure, et surtout le coffre que l’auteur a longtemps tenu caché et qui, même découvert, continue d’intriguer par tous les mystères qu’il contient.

     

     

     

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  • Shakespeare

     

     

    À la recherche du temps perdu 

     

    Dans son Dictionnaire amoureux de Shakespeare*, François Laroque rappelle que le titre de la première traduction en anglais d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust était The Remembrance of Things Past, qui est le deuxième vers du sonnet 30 de Shakespeare. Cette idée lumineuse était celle de l’écrivain écossais Charles Kenneth Scott Moncrieff. Mais la proposition ne plut pas à Marcel Proust qui n’y retrouvait pas la notion de « temps perdu ». Finalement l’œuvre du romancier français fut diffusée chez les Anglo-saxons sous le titre de In Search for Lost Time. Dommage ! 

     

       Occasion de relire le très proustien sonnet 30 :  

     

         ‘When to the Sessions of sweet silent thought,
         
    I summon up remembrance of things past,
         
    I sigh the lack of many a thing I sought,
          And with old woes new wail my dear time’s waste…’
     

     

         « Quand, aux assises secrètes de la pensée,

         Les choses de jadis viennent à comparaître,

         Ce que j’ai désiré me manque, et je soupire,

         Et je souffre à nouveau de mes anciennes peines... »

     

     

    * PLON, 2016.

     

     

     

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  • Le partage

     

     

    « Des tranches entières de ma vie font partie de l’histoire de la vie des autres, de mes parents, de mes amis, de mes compagnons de travail et de loisir. »  

     

                                Paul Ricœur, Soi-même comme un autre.

     

     

     

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  • Portfolio  

    Entraves

     

     

     

     

     

     

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