• Sacrificiel

     

     

     

     

     

    Le défi

     

    « Que serait le courage sans l’exhibition ? »

    Michel Serres

     

    Les défis, les exploits en tout genre, les prouesses spectaculaires ne méritent pas l’admiration. Sauter dans le vide (avec un élastique), rouler à 350 km/heure en voiture, gravir le Galibier en VTT, traverser le Kazakhstan à pied sans assistance, font-ils des « héros » des fiers-à-bras qui entreprennent ces « aventures de l’extrême » ? Ces actes d’héroïsme ne sont guère différents des paris stupides : « T’es pas cap’ ! » Ce qui fascine les spectateurs et les acteurs eux-mêmes –, c’est la mise en danger des performers. Le « prix » de l’exploit, sa valeur, ne sont évalués qu’à la hauteur du risque encouru, c’est-à-dire la mort du protagoniste. Plus il passe près de la mort, plus grande est sa gloire. Versons ici une larme de crocodile pour la dernière victime du Dakar (ou la prochaine).

       Être prêt à « risquer sa vie » pour sauver un enfant qui se noie, c’est magnifique. Si c’est pour apparaître dans le Livre des Records ou sur YouTube, c’est ridicule. Le sacrifice métamorphose tout en acte sublime. Il n’y a rien de plus facile que de défier la mort. Un comportement irresponsable, une maladresse deviennent des exploits si vous avez un spectateur. C’est un challenge si vous êtes filmé par un YouTubeur

       Les hauts faits des excentriques du showbiz ne valent pas grand-chose en réalité. Qu’ils mettent beaucoup de pitrerie dans leur spectacle les dédouane-t-il de la vacuité de leur posture ? Leur bêtisier révèle-t-il la vanité de leurs fanfaronnades de potaches boutonneux ou manifeste-t-il leur fascination pour le sacrifice impossible ? Nostalgie d’un temps où les garçons n’avaient d’autre ambition que de mourir « pour la gloire » !

       Faut-il en rire ? Ce n’est même pas possible. Si on se met à glousser devant les héros de la frime, ils vont se fâcher. On est autorisé à rire de leurs gags mais pas des acteurs sans cervelle qui les mettent en scène. Impossible de se moquer des champions, à moins de leur retirer leurs pansements et de constater que leurs blessures sont du maquillage. 

       Conclusion plus sérieuse. Dans un univers désacralisé et désenchanté comme le nôtre, il ne reste plus aux Inglourious Basterds qu’à grossir les effets (spéciaux) de leur numéro de cirque, ou à s’entourer d’une ceinture d’explosif et à la déclencher dans la foule anonyme. Dans les deux cas, la dérision est la même.

     

     

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  • Shakespeare 

     

     

     

    The Old Globe, San Diego 

     

     

    Rivalité mimétique

     

    Val. The private wound is deepest. O time most accurst !

    ’Mongst all foes, that a friend should be the worst !

     

    VALENTIN. – Le blessure intérieure est la plus profonde. Ô temps maudit !

    De tous les ennemis qu’un ami soit le pire !

     

                                  Les Deux Gentilshommes de Vérone, Acte V, sc. 4, l. 71-72.

     

     

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  • Commencer

     

     

     

    Notre immortalité

     

    On pourrait dire que l’immortalité est acquise dès l’instant que l’on naît. Encore faut-il ne jamais cesser de naître.  

    Extrait de Et mon tout est un homme.

     

     

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  • État de la personne

     

     

      

    Calculez votre âge réel

     

    L’un des plus subtils paradoxes de notre temps, c’est le rapport que les contemporains entretiennent avec l’âge. Avec « leur » âge, devrais-je dire. Depuis le milieu du XXème siècle, au fur et à mesure que l’espérance de vie s’est allongée, les bénéficiaires de l’hygiène moderne et de la médecine gratuite se sont mis à détester vieillir. Plus ils se sont vu offrir des années supplémentaires, nécessairement placées à la fin de l’existence (comment faire autrement ?), plus ils ont préféré la jeunesse. L’Occident a décrété que les nouvelles qualités de l’homme moderne sont d’innovation, de spontanéité, d’improvisation, de flexibilité, de changement. Il faut être instable ! Il faut bouger, haïr dès le lendemain ce qu’on a adoré la veille, jeter ce qu’on possède et toujours avoir envie d’autre chose. Arbitrairement, on a décidé d’attribuer ces qualités à la jeunesse. Je constate, pour ma part, que les enfants ont surtout besoin de sécurité, qu’ils s’épanouissent plutôt mieux dans le calme, dans un milieu serein, au cadre clairement défini, et qu’une famille « flexible », c’est-à-dire sans cesse recomposée, est profondément perturbatrice, même pour un adolescent. Mais qu’importe, ce n’est pas la réalité qui compte, c’est ce qu’on veut qu’elle soit. Vive le désordre, donc.

     

    Extraits de La génération virtuelle.

     

     

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  • Shakespeare 

     

     

     

     

     Bruegel le vieux, Le Triomphe de la Mort.

     

     

    Montée aux extrêmes *

     

    1 Serv. Nay, if we be

    Forbidden stones, we’ll fall to it with our teeth.

     

    Premier serviteur. Eh bien, si on nous

    Interdit les pierres, nous en viendrons aux dents.

     

                                                        Henry VI, first part, act III, sc. 1, l. 89-90.

     

     

    * Paradoxe de la « montée aux extrêmes » : quand les violents sont empêchés d’utiliser des armes de plus en plus sophistiquées, ils régressent vers les armes les plus primitives. On a vu des avions contre les Tours Jumelles, on voit aujourd’hui les extrémistes se servir de bagnoles.  La « montée aux extrêmes », telle qu’elle a été conçue par Clausewitz et développée par René Girard décrit, en gros, la course aux armements. Pourtant, ce ne sont pas tant leurs armes que les féroces perfectionnent que la férocité qui recule ses propres limites.

       Perversion de la violence banale.

     

     

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