• Éducation

     

     

     

    Faire semblant

     

    Le jeu est la base de l’éducation du petit enfant. Il n’apprend pas « tout seul », il a besoin d’imiter. Ses modèles sont généralement les adultes qu’il a observés autour de lui : ses parents, le docteur, l’instituteur…

       Indispensable à l’apprentissage de l’enfant, le « faire semblant » tourne à l’infantilisme stérile quand cela devient l’occupation favorite des adultes (sur les réseaux sociaux, par exemple). Twitter, Facebook sont des espaces virtuels, rien d’authentique ne s’y passe. Dans ces conditions, « jouer un rôle n’est plus qu’un moyen de promouvoir une autogratification sans fin », ironise Jeremy Rifkin. Plus grave, le « jeu » des adultes ne crée pas de lien, il les coupe de leurs congénères. Les jeux électroniques sont, le plus souvent, le contraire d’un jeu authentique.

       « Le monde entier est un théâtre », dit Jacques le mélancolique dans Comme il vous plaira, « et les hommes et les femmes n’y sont tous que des acteurs ». Cela n’a jamais été aussi vrai. Et chaque « moi » multidimensionnel et fragmenté, connecté au monde entier et relié à rien, est une marionnette, la négation d’une personne.

     

     

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  • Shakespeare 

     

     

     

     Falstaff par Orson Welles

     

    La mort simulée

     

    ‘Come, Lady, die to live’. « Venez, madame, il faut mourir pour vivre. » Cette injonction de Frère François à Héro, dans Beaucoup de bruit pour rien, est une des multiples occurrences de la « mort simulée » dans les pièces de Shakespeare. Dans Henry IV, Falstaff se sert du même stratagème : en se faisant passer pour mort sur le champ de bataille, il sauve sa vie.

     

    Falstaff. Counterfeit ? I lie ; I am no counterfeit : to die is to be a counterfeit ; for he is but the counterfeit of a man, who hath not the life of a man ; but to counterfeit dying, when a man thereby liveth, is to be no counterfeit, but the true and perfect image of life indeed.

     

    FALSTAFF. – J’ai simulé ? Non, erreur, je n’ai rien simulé du tout. Mourir est un simulacre. Car c’est être le simulacre d’un homme que de n’avoir pas vie humaine. Mais contrefaire la mort, quand on vit grâce à cela, ce n’est pas un simulacre, c’est l’image authentique et parfaite de la vie !

     

                                                   Henry IV 1st part, Act V, scene 3.

     

    *

     

       Dans le double jeu – dont Shakespeare de toute évidence s’amuse –, Falstaff est le champion. Il se relève après son simulacre de cadavre, et prétend se couvrir de gloire en faisant semblant de tuer Henry Percy qui est déjà mort. Tout ceci est parfaitement irrévérencieux, et sacrilège : porter un coup à un homme mort ! Et pour s’en vanter après !

     

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  • Civilisation du lien

     

     

     

     

     

    Une économie de services, vraiment ?

     

    L’économie de services a remplacé progressivement l’économie industrielle. C’était attendu, c’était prédit. L’accroissement des services et le développement des communications devaient nous conduire à la Troisième Révolution industrielle…  Nous y sommes. Triomphe du tertiaire. Avec une nuance quand même. L’économie financière a marché plus vite que l’économie de services et elle l’a dévorée presque entièrement. Au lieu d’entrer dans un monde de mieux en mieux relié c’est le grand rêve de la « civilisation empathique » de Jeremy Rifkin , nous avons glissé vers un univers de machines qui sont censés être « à notre service » 24 heures sur 24. Banques en ligne, commerce électronique, réservations automatiques, informations formatées : pour obtenir une personne compétente, tapez 5, désolés, tous nos opérateurs sont en ligne, veuillez rappeler ultérieurement petite musique moche. Le grand dialogue planétaire espéré n’est pas encore advenu.   

       Pour quelle raison a-t-on remplacé les « personnes compétentes » par des répondeurs indifférents, par des ordinateurs qui ne sont interactifs que pour autant que vous « renseigniez » la bonne case et que vous obéissiez à leurs injonctions ? Pour gagner des marges, gonfler les profits, pardi ! Une machine, ça ne coûte pas grand-chose et ça rapporte gros. Votre appel vous sera facturé 2,38 € la minute à partir d’une ligne fixe.

       La gestion du monde par des robots est triste. Et elle est menteuse : elle camoufle la financiarisation du monde. Quand je ne veux pas m’adresser à des ordinateurs, à ma banque*, si je m’écarte des automates qui ont remplacé les employés, désormais, la « personne compétente » devant moi me parle en gardant sur les oreilles, devant la bouche, un récepteur-micro combiné, comme si elle répondait à quelqu’un d’autre en même temps. Est-elle vraiment présente ? Pourquoi ne retire-t-elle pas son combiné pendant qu’elle me parle. Est-elle enregistrée et surveillée en permanence ? A-t-elle compris que je suis là devant elle ? La robotisation du personnel est-elle seulement transitoire, en attendant que les personnes réelles disparaissent complètement ? Petit bénéfice, grosse perte humaine.

     

     

    * Le Crédit agricole, pour être exact.

     

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  • Shakespeare

     

     

     

    Un courtisan

     

    Hamlet à propos d’Osric :

     

    Hamlet. He did comply with his dug before he sucked it. Thus has he — and many more of the same bevy that I know the drossy age dotes on — only got the tune of the time and outward habit of encounter, a kind of yeasty collection, which carries them through and through the most fond and winnowed opinions ; and do but blow them to their trial, the bubbles are out.

     

    HAMLET. – Il s’est sûrement incliné devant le sein de sa nourrice avant de le sucer. Il a ainsi – comme combien d’autres flagorneurs du même acabit dont je sais notre époque infectée – dû se mettre au goût du jour et revêtir les accoutrements à la mode, boursoufflé par cette espèce de levure qui les pousse aux opinions les plus affables et les plus communément ressassées. Mais si on les met à l’épreuve et qu’on souffle dedans, la bulle éclate.

     

                                                           Hamlet, V, 2, 190 et s.

     

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  • À l’origine

     

     

    « Il ne suffit pas d’être inutile, encore faut-il être Dieu. » 

    Francis Blanche 

    Anonymat

     

    Ayant créé le monde, Dieu a oublié de signer… Personne n’est trop sûr de qui a fait le coup. Dieu paraît si loin de Sa création. Où s’est-Il retiré ? Il est facile, après coup, de dire qu’Il n’existe pas. Et s’Il existe, pourquoi est-Il si silencieux ?

       Que penser de ceux qui prétendent interpréter « la parole de Dieu » ? Les prophètes de l’Ancien Testament n’ont fait que s’interroger, au cours des siècles, sur ce que Dieu voulait vraiment. Qu’attendait-Il des hommes ? Quand Jésus parle « au nom du Père », il n’est pas loin de parler à Sa place – puisqu’il est Dieu lui-même. Mais en réalité, il renvoie chaque homme à sa propre conscience, à sa responsabilité, et ne prescrit rien d’autre que d’aimer son prochain. Mahomet n’est lui aussi qu’un prophète, mais les musulmans sont persuadés que le Coran, c’est la parole même de Dieu, en direct. Hélas, rien n’est aussi simple et on se perd en conjectures pour comprendre ce que Dieu a bien voulu dire…

       Pourquoi ce retrait de Dieu ? Pourquoi cette modestie de Sa part et Son silence ? N’importe quel artiste qui sait ce qu’il vaut ne manque pas de se faire valoir. L’œuvre étant achevée, il signe. Il faut peut-être conclure que l’œuvre la Création n’est pas achevée justement. Qui l’achèvera ? Poser la question, c’est y répondre.

       Reconnaissons, en attendant, l’avantage que nous tirons de ne pas connaître notre créateur. Héritiers sans père, en quelque sorte, nous n’avons de merci à dire à personne. Nous pouvons nous permettre d’être égoïstes sans arrière-pensée. Mais comme le dit Shakespeare au sonnet 97, un « héritage sans père » n’est « qu’un espoir d’orphelin ». Parfois notre « héritage d’orphelin » est bien lourd à porter. Parce qu’il va bien falloir finir par achever le travail. Et, si possible, l’achever autrement qu’en détruisant la Création. Terrible angoisse.

     

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