• Mimétisme

     

     

      

    La parole de Shakespeare sur le désir

     

    Comment Shakespeare s’y prend-il pour exprimer l’inexprimable ? Ayant eu, quatre siècles avant René Girard, l’intuition du « désir mimétique » et de tout ce qu’il cache (ou révèle), il lui a fallu inventer un vocabulaire spécifique pour partager ce savoir singulier et inconnu jusque là. Les « mystères » qui entourent l’œuvre de Shakespeare viennent, pour la plupart, de la difficulté que nous avons à interpréter son langage. Pourtant, les « problem plays » ne sont pas aussi problématiques qu’on le dit, et les magnifiques contradictions du dramaturge ne sont ni une fatalité ni une déficience de sa pensée.

        Ayant étudié parallèlement Shakespeare et Girard, j’ai pu mettre au jour l’étonnante convergence des deux approches : celle du poète-dramaturge de la fin du XVIe siècle et celle de l’anthropologue contemporain. Les Sonnets, à cet égard, sont particulièrement révélateurs. Toutes les notions de « désir médiatisé », de « modèle fascinant », de rivaux, de double bind, de « méconnaissance » même, se retrouvent, comme par anticipation, dans la poésie de Shakespeare, et elles sont sublimées par son génie spécifique et sa langue sans équivalent.

        Il est étonnant de relever, par exemple, les descriptions infinies du désir dans un recueil de 154 sonnets seulement dans lequel le mot ‘desire’ n’apparaît que 13 fois ! Car le désir se dissimule. Il est presque toujours présenté, par Shakespeare, comme étant déclenché par le « regard d’autrui », ou regard mimétique. Ainsi les références au regard sont-elles multiples et variées ─ on en compte pas moins de 229 occurrences : eye, see, look, sight, view, glance… Pour désigner « le modèle désirable », Shakespeare parle de print, image, semblance, pattern, shape, map, frame, form, example, etc. On trouve des équivalents pour tous les termes que René Girard a conçus pour élaborer sa « théorie mimétique » : l’indifférenciation, le pharmakon, le double bind évidemment, mais aussi la méconnaissance dont Shakespeare donne la « définition » suivante : ‘want of conscience’, ou déficit de conscience. (sonnet 151).

        Shakespeare n’a pas inventé une langue, il s’est seulement servi, avec tout son génie, de l’anglais tel qu’il se pratiquait à son époque pour exprimer et révéler ses intuitions sans pareilles sur le désir, ses fulgurances, ses illusions, ses délires. C’est précisément à travers les Sonnets que l’on peut le mieux deviner la démarche profonde de Shakespeare : comment il passe de sa fascination exaltée pour un jeune homme sublime à la reconnaissance douloureuse que « le désir, c’est la mort », ‘Desire is death’ (sonnet 147). L’aboutissement de ce travail sur lui-même est une surprenante (et pourtant prévisible) prise de conscience de la nature réelle du désir : le mot ‘conscience’ est utilisé trois fois dans le seul sonnet 151, juste avant de conclure son œuvre poétique !

     

      

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    Mes analyses ont été largement présentées dans mes deux essais publiés chez L’Harmattan : SHAKESPEARE ET SON DOUBLE (paru au début de l’année 2012) et LE DÉSIR MIS À NU (sorti en septembre 2012).

     

     

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