• Shakespeare

     

     

    Contre les Parnassiens

     

    Sûrement pas pour la forme… 

     

    Ce qui me gêne avec nombre de critiques et commentateurs des Sonnets de Shakespeare, c’est l’hypothèse universitairement répandue qu’ils sont d’abord un exercice d’écriture et que Shakespeare ne les aurait composés que pour se faire la plume. L’historiette du beau jeune homme et de la dame sombre, pour beaucoup d’entre eux, « ne passe pas ». Ses œuvres théâtrales paraissent tellement plus « sérieuses ». Les Sonnets seraient, en quelque sorte, une espèce de brouillon génial où Shakespeare aurait travaillé d’abord la forme sans se préoccuper outre mesure du sens.

       Je ne suis pas d’accord.

       Je conçois qu’on n’accède pas facilement au sens en lisant les Sonnets. Je suis loin, moi-même, d’avoir épuisé le sujet ! Mais prendre Shakespeare pour un simple rimeur un peu plus habile que les autres, ça ne tient pas.

       J’avance ici deux arguments.

     

    Shakespeare, lecteur critique des Sonnets.

     

       Le premier argument, je le tire de Shakespeare lui-même. La quantité de sonnets où il se moque des faiseurs de poésie et où il juge la sienne avec sévérité est impressionnante. Il suffit de relire le sonnet 21 où il raille (gentiment) ses contemporains, ou le sonnet 76 où il montre qu’il n’essaie pas de faire un concours avec les autres poètes. Au sonnet 74, il dit explicitement : « Ma poésie ne vaut que par son contenu. » (ma traduction1). Faire de Shakespeare un poète « dévoué à la forme » me semble erroné. 

       Deuxième argument. Si Shakespeare est universellement reconnu et apprécié, ce n’est sûrement pas à cause de son écriture sublime. Les Anglais eux-mêmes ont du mal à le lire dans le texte original…  Il résiste incroyablement à toutes les traductions ─ autant qu’aux mises en scène contemporaines qui ne sont que des « mises en bouillie » ! Ce qu’il dit passe à travers toutes les trahisons possibles. Non seulement sa pensée est « vraie » mais sa parole est forte ! Si sa vérité ─ sur l’homme, ses désirs, ses passions, ses illusions, ses défaites ─ est reconnue dans ses pièces, pourquoi serait-elle si mince dans ses Sonnets ? À quelle heure de la journée Shakespeare cessait-il de penser ? 

      

    Shakespeare mauvais poète 

      

       Je ne prétends pas avoir tout compris de sa poésie. Je me suis seulement servi de la clé mimétique pour entrouvrir son « trésor caché »  (sonnet 52) et regarder dedans. Le trésor est si riche que je n’ai pas fini de l’explorer. Quant à la forme, je ne voudrais pas paraître trop fat, mais certains sonnets ne me paraissent pas aussi sublimes qu’on le prétend. J’ai plutôt l’impression que Shakespeare s’est arrêté parfois de les travailler quand il pensait avoir dit ce qu’il avait à dire. Le sonnet 99 est composé de 15 vers (une faute d’amateur). Certaines rimes sont particulièrement moches : le sonnet 87 comporte dix rimes en -ing sur quatorze vers (que faisait-il de son génie pendant qu’il écrivait ce sonnet ?). La métrique du pentamètre ïambique ─ dont on dit qu’il est « le maître » ─ n’est pas toujours bien respectée. Il y aurait une thèse iconoclaste à écrire sur « Shakespeare mauvais poète ». J’exagère sans doute. Sans être irrespectueux, un peu de recul en lisant Shakespeare nous rapprocherait paradoxalement de « sa » vérité. 

       Car son seul but est la vérité et non la beauté. Le thème central qui émerge des Sonnets est, à n’en pas douter, celui de  la rivalité entre la beauté et la vérité. À l’ultime fin du recueil, Shakespeare choisit la vérité (sonnet 152) :  

    J’ai juré que tu es belle et je me parjure  

    Encore et dis qu’il y a pas plus noir mensonge !2 

      

    Shakespeare, poète génial 

      

       Quant à la théorie du poète génial qui ne savait même pas ce qu’il écrivait, c’est un mythe ridicule3. S’agissant de Shakespeare, il est évident qu’il maîtrisait totalement son sujet. Il suffit de se pencher sur la surprenante cohérence de son vocabulaire pour s’en convaincre : pour un brouillon, quel achèvement ! Il serait facile de montrer comment les mots sont réemployés chaque fois sous un éclairage nouveau tout en gardant leur coloration première. J’ai expliqué (et j’ai essayé de démontrer) dans SHAKESPEARE ET SON DOUBLE que la deuxième moitié du recueil est une espèce de relecture de la première moitié, une forme de « déconstruction »4. Encore une fois, je n’invente rien. Shakespeare lui-même le dit au sonnet 77 : 

    Aussi souvent que tu regarderas ton livre,  

    Il sera enrichi pour ton meilleur profit.5 

       Le premier « relecteur » et critique des Sonnets, c’est Shakespeare lui-même ! 

      

    Le « miracle Shakespeare » 

      

       Je veux (provisoirement) achever ici la controverse en disant que, quels que soient les lecteurs ou les auditeurs de Shakespeare, anglophones ou étrangers ne connaissant que les traductions, la même fascination opère et « le message passe ». J’en ai fait l’expérience à maintes reprises au cours des lectures publiques que j’ai réalisées. Parmi mes auditeurs francophones, j’ai eu des étudiants, des lycéens, des retraités, des vacanciers, des écrivains, des universitaires, des « spécialistes » de Shakespeare et des néophytes… J’ai toujours été stupéfait par le silence et l’attention de mes auditeurs. Et j’en n’ai pas vu beaucoup qui comptaient les pieds des pentasyllabes et surveillaient les rimes (d’autant plus que mes traductions ne sont pas rimées !) Quand Shakespeare parle, il a quelque chose à dire à chacun. C’est ce que j’appelle « le miracle Shakespeare » et il se produit à chaque lecture publique que je fais.

    ___________________

     

    1.  The worth of that is that which it contains.

    2.  For I have sworn thee fair : more perjur’d I,
        To swear against the truth so foul a lie.

    3. Belle excuse pour ses exégètes qui prétendent en savoir plus que lui !

    4.  Shakespeare avait-il lu Derrida ?

    5. These offices, so oft as thou wilt look,
        Shall profit thee, and much enrich thy book.  

      

      

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