• Shakespeare 

     

     

    ‘Man is a giddy thing’

     

    Benedick. If a man will be beaten with brains, he shall wear nothing handsome about him. In brief, since I do purpose to marry, I will think nothing to any purpose that the world can say against it ; and therefore never flout at me for what I have said against it. For man is a giddy thing, and this is my conclusion.

     

    BÉNÉDICT. – Si un homme se laisse abattre par tous les beaux esprits, il manquera toujours d’élégance. En un mot, puisque je suis décidé à me marier, j’ignorerai tout ce qu’on dira contre cela. Et ne venez pas me siffler aux oreilles ce que j’ai pu dire contre. Car l’homme est une girouette écervelée, voilà ma conclusion.

     

                                                               Beaucoup de bruit pour rienV, 4, c. 105.

     

    Rien ne peut davantage prêter à confusion que le dernier discours de Bénédict dans Beaucoup de bruit pour rien. Alors que Shakespeare a « démontré », sur cinq actes, comment chacun peut être manipulé, et qu’il a clairement « expliqué », par la voix (et l’action) de Don Pedro, que le désir est toujours médiatisé, que le « mécanisme mimétique » est quasi infaillible, il semble conclure sa comédie par une pirouette : ‘man is a giddy thing’. Comme si le pauvre Bénédict ne l’avait pas fait exprès. Allégation banale.

       Ce n’est pas la conclusion de Shakespeare, c’est celle de Bénédict le personnage le dit lui-même : ‘this is my conclusion’, qu’on pourrait traduire par : « pour ce que j’ai à en dire... ». Ce pauvre étourneau a entrevu, un temps, le désir mimétique mais il ne l’a pas compris. Il devine qu’il a été « manipulé » mais il ne sait pas comment. Nous, qui avons pu l’observer à loisir, nous savons comment. La « démonstration » nous était destinée. Mais Bénédict est resté aveugle et il se trouve une dernière excuse pour justifier son autonomie mise à mal, tandis que toute la scène finale montre qu’il a tort. Le dramaturge lui offre cette pirouette, mais il n’en pense pas moins.

       Il faut se rappeler que Shakespeare n’a pas de porte-parole dans ses pièces à quelques très rares exceptions près. Il donne la parole à ses personnages, sans réserve, il ne la prend jamais pour lui-même, Bénédict ne donne donc d’autre point de vue que le sien ! La « démonstration » sur le désir mimétique ne vient pas d’un personnage, c’est la pièce tout entière qui « vaut » démonstration.

       Par la même occasion, nous avons devant les yeux une parfaite illustration du phénomène de méconnaissance : l’individu ne veut pas admettre que son désir est celui d’un autre, il préfère passer pour une girouette. Il n’y a pas de vanité (dixit Stendhal) plus pernicieuse. Bénédict se retrouve prisonnier de ses préjugés, toujours les mêmes, comme au début de la comédie : champion du célibat (traduisons : de l’autonomie), il n’en démord pas ! Et nous, spectateurs ? Si nous avons « épousé » le point de vue de Bénédict si, par exemple, l’acteur qui tient le rôle est particulièrement séduisant , nous nous sommes égarés, avec lui ! Le héros de Beaucoup de bruit pour rien, s’il y en a un, c’est Don Pedro. Il est un peu seul dans une pièce qui compte une bonne douzaine de personnages de premier plan.

      On voit par-là quels risques Shakespeare prend ; sa discrétion est exemplaire. Mais a-t-il d’autres moyens honnêtes pour nous amener à la vérité ? Les risques ne sont pas minces : rien de moins que d’être incompris. Depuis quatre siècles, cette incompréhension a nourri une abondante littérature.  

     

    « »
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :