• La crise du désir

     

     

    La modernité à bout de souffle

     

    Alors que les hommages pleuvent pour saluer l’œuvre finissante de Jean-Luc Godard, il est tentant de faire un bilan des soixante dernières années, celles de « notre modernité ». D’une manière caractéristique, 1960 a paru un année charnière. C’était le début des sixties et de la société de consommation (en Europe). On sentait qu’on allait se libérer des « vieux carcans » et qu’un nouveau monde prenait forme. Comme un fanal, un « signe des temps », un symbole iconique, la Nouvelle Vague inaugurait « sa » modernité avec le film de JLG, À bout de souffle, sorti justement en 1960. Le revoir aujourd’hui est éclairant. Qu’est-ce qui a tellement stupéfié le monde d’alors ?

       Le film est terriblement romantique (au sens girardien du terme). Les héros souffrent d’un « mal du siècle » qui ne dit pas son nom : il s’agit des débuts de ce que j’appelle « la crise du désir ». Michel Poiccard, le voyou joué par Jean-Paul Belmondo, est une espèce de Meursault qui tue sans culpabilité et qui meurt sans conscience. Entre-temps, il brise quelques tabous et maltraite sa copine (pauvre Jean Seberg) : le film n’est qu’une suite de transgressions (bien gentilles par rapport à ce qu’on a pu voir par la suite sur les écrans). Les tics cinématographiques sont criants : montage saccadé, répétitions, cadrages décalés, plagiats de polars américains de série B, citations visuelles... Ah, les fameuses citations dont Godard a toujours truffé ses films ! En fait de liberté conquise, d’autonomie assumée, ses personnages (et lui-même) ne vivent que par références. Des références inutiles, sans cohérence et qui débouchent sur du désir triste. Et pour assaisonner le tout, les personnages (le film tout entier) sont hantés par la mort : elle est omniprésente. C’est sinistre. Au détour d’une séquence, furtive, on peut lire cette citation attribuée à Lénine : « Nous sommes des morts en permission ». Finalement, cette modernité-là est morbide, très sacrificielle, et tout sauf nouvelle. Il n’y a rien de plus archaïque que le sacrifice... Alors, pourquoi ces tics, ce montage, ces cadrages décalés ? Eh bien, pour cacher l’archaïsme de cette fausse modernité. On peut parler de trompe-l’œil, d’enfumage. René Girard appelle méconnaissance cette volonté de la conscience de se tromper elle-même.

       Triste modernité.

       En bonne logique, le dernier film de Jean-Luc Godard, Le Livre d’image (2018), est un chapelet désordonné de violences laides. Une fois les tics cinématographiques retirés, il ne reste plus que l’os de la modernité : sa fascination pour la violence gratuite, et sa frivolité. Pour la pose, on verra là un manifeste sur le désespoir « moderne ». Ce qui est le plus désespérant, c’est que cette génération n’a rien appris. Elle en est encore à se laisser fasciner par ce qu’elle croit être une « violence gratuite », celle qui serait inhérente à la condition humaine. L’homme n’en est pas responsable, il en est la victime seulement. Il n’y a pas d’innocence plus coupable.

     

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