• Années d’apprentissage

     

     

     John Peter Russell*

    L’enfance nue

     

    J’ai vécu à Belle-Ile-en-mer entre l’âge de trois ans et huit ans. Mon enfance s’y est inscrite durablement, et l’enfant qui vibre et danse toujours en moi est un petit îlien. Cet enfant n’a pas disparu, oh non ! Il a seulement été recouvert par les sédiments du temps : cette carapace que vous voyez mais que moi, je ne vois pas.

       En ce temps-là, Belle-Ile était un paradis absolu. Mes seules limites étaient la forêt, les champs, la mer, le ciel… Je suis encore tout imprégné de sa lumière si fine, de l’air humide et frais de la côte, de la couleur rouge sang des camélias, du parfum unique des églantiers au printemps, des mimosas, des bruyères sauvages, de la musique des bignous, de l’encens des messes, du goût des crêpes au beurre salé et de l’odeur de saumure des sardinières. J’ai gardé comme un trésor ma soif d’un espace infini : marcher sur la plage de Donnant, ce n’était pas traverser une langue de sable, c’était visiter un continent – à mon échelle. J’avais entre trois et huit ans, et j’étais incroyable libre ! Jouer dans les dunes, courir sur les rochers, vêtu de trois fois rien de textile, étaient un bonheur que je savais déjà précaire et irremplaçable. Oui, les enfants ont conscience de la mémoire qu’ils se fabriquent. Je dévorais l’éclat des jours. Ma peau en est encore chaude. En ces temps insouciants, les mamans ne redoutaient pas le méchant dieu Hélios. J’allais nu, tout habillé de soleil.

       Est-ce qu’on peut appeler cela « mes racines » ? Elles étaient si légères, presque immatérielles, peut-être divines. Et pourtant, elles ont laissé des traces indélébiles. Alors, quand j’entends qu’on peut quitter facilement son pays d’enfance et émigrer pour aller faire fortune ailleurs, comme ça, par caprice, pour aller manger le pain des autres, le pain amer de l’exil, je suis stupéfait par le sombre aveuglement des gens du « pays d’accueil », ou pays de rejet. Non, on ne quitte pas son pays d’enfance de gaité de cœur. Lui ne vous quitte jamais non plus. J’habite toujours le mien. Perdre son enfance, c’est renoncer à soi-même.

     

    * John Peter Russell (1858-1930) est un peintre australien qui a vécu et peint à Belle-Île-en-Mer entre 1883 et 1886.

     

     

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