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    Les droits des hommes

     

    Parler des droits (au pluriel) de l’homme (au singulier) est une espèce d’antinomie. Comme le dit Hannah Arendt, « Ce sont les hommes, et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde »*. L’homme (au singulier) n’existe pas. Depuis les Lumières, les droits de l’homme (au singulier) ont progressé et heureusement jusqu’à nous faire oublier cette évidence : nous n’existons pas tout seuls. L’individu, avatar triomphant de notre orgueil laïque, a tout envahi. Je ne cesse de proclamer : nous sommes nos liens ! En vain. À la question « Qui suis-je ? », je demande qu’on substitue la question « Qui sommes-nous tous ensemble ? ».

       L’hypertrophie de l’individu (« autonome et déculpabilisé ») a atteint ses limites. L’homme-bulle, réclamant toujours plus de droits et ignorant ses devoirs, est une aberration, un être virtuel qui n’existe que dans son arrogance insolente, par pure croyance, ou idéologie, ou méconnaissance.

       Parler, par inflation de langage, de « droits humains » le mot « humain » étant réduit à un adjectif qualificatif est encore plus irrationnel. C’est ramener nos droits à une espèce de « loi naturelle » qui, elle non plus, n’existe pas. C’est une invention de l’esprit, un délire de l’imagination. La nature a ses lois. Elles sont loin des lois humaines, très loin ! La « loi naturelle » réduit l’homme a ses besoins : survivre, manger et procréer. Les « droits humains » sont encore moins « naturels » que les « droits animaux ».

       Tandis que l’humanité se noue sur elle-même davantage chaque jour, il nous faut concevoir de nouveaux droits (au pluriel) des hommes (au pluriel). Ce qui revient à prendre en compte, enfin, la personne humaine – si différente de l’individu. Il nous faut revenir à la définition de la personne par Emmanuel Mounier : « La personne est ce qui ne peut être répété deux fois. » « L’individu » peut, lui, être répété à l’infini. C’est ainsi qu’il rentre dans les statistiques. Ses « droits » sont statistiques. À la définition de la personne, Emmanuel Mounier ajoute cette précision : « Ceux qui copient, qui imitent, qui répètent, ne sont pas des personnes, ce sont seulement des individus. » Telle est notre société de moutons consommateurs.

       La tâche à accomplir est énorme. Notre petite pensée moderne est encombrée d’individualisme. Notre économie libérale fonctionne sur le concept artificiel d’individu. Il y a aujourd’hui une nouvelle pensée à élaborer, une nouvelle économie à concevoir. Il va falloir faire vite. Déjà un nouveau capitalisme se met en place, et il est efficace, et il se construit loin du modèle libéral occidental qui était, en gros, une économie libre dans une société démocratique. Le nouveau « modèle chinois » (modèle des autres pays émergeants) se présente comme un capitalisme sans entrave sur fond de dictature sociale (double tyrannie). C’est dire si la personne humaine y a peu de poids. Ce capitalisme barbare s’est finalement débarrassé de son avatar, l’individu. Les hommes (au pluriel) ne sont pris en compte qu’en masse.

       Le « progrès » transitoire de l’émergence de l’individu, les Chinois post-maoïstes semblent vouloir passer par-dessus. Ils ont choisi de transformer le communisme de masse en capitalisme de masse. Comme dans tous les totalitarismes, la société y est traitée en totalité. La personne n’existe pas. Reste la « part de marché » à laquelle nous avons été réduits. Et personne, littéralement, ne hurle devant cette monstruosité, cet être mi-ange mi-bête qu’est l’individu-consommateur qui revendique ses « droits humains » à grands cris avant de se découvrir rapidement en fin de droit !

     

    * Condition de l’homme moderne.

     

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