• Sacrificiel

     

     Philippe de Champaigne

     

    La mort, la mort, la mort…

     

    Entre les esprits sacrificiels qui pensent que la mort justifie tout et les transhumanistes qui s’imaginent qu’ils vont pouvoir vivre presque éternellement, quelle différence ? À peu près aucune. Tous s’accrochent à la mort pour trouver du sens – alors que la mort, c’est la fin du sens, et peut-être le commencement d’un autre sens... « Une belle mort » est un oxymore, un trait d’imagination.

       Ah, la belle frayeur que nous procure l’inconnu ! Cela fait de la belle littérature :   

                         Who would fardels bear,
         To grunt and sweat under a weary life,
         But that the dread of something after death,
         The undiscover’d country from whose bourn
         No traveller returns, puzzles the will
         And makes us rather bear those ills we have
         Than fly to others that we know not of ?

     

                      « Qui accepterait de geindre

          Et de suer toute une vie exténuante,

         Si la crainte de quelque chose après la mort,

         Cette région inexplorée d’où nul voyageur

         Ne revient jamais, n’embrouillait la volonté,

         Et ne nous faisait supporter les maux que nous avons 

         Plutôt que de nous lancer vers d’autres dont nous ignorons tout ? »

     

                                                  (Hamlet, Act 3 Scene 1) 

     

       Ah, la belle philosophie ! « Memento mori », « souviens-toi que tu vas mourir », est une morale inventée au Moyen Âge par le christianisme sacrificiel, recyclage de la philosophie antique à l’usage des guerriers. Et Jean Cocteau d’en rajouter : « Un chef-d’œuvre est une bataille gagnée contre la mort. » Un artiste n’est-il bon qu’à cela ? Tout ce qui est médiocre devient sublime passé le cap de la mort. Combien d’exploits imbéciles sont accomplis comme « défis contre la mort » ?  

       Les modernes sont aussi obsédés par la mort que leurs plus lointains ancêtres, mais ils la camouflent sous une idéologie de la santé : « Fraîcheur de vivre… ». L’hygiène tient lieu de morale. Shakespeare, encore une fois, avait vu le piège. Au sonnet 140, il ironise :

     

              ‘…As testy sick men when their deaths be near,
          No news but health from their Physicians know
    .’

     

              « …Comme ces malades, sachant leur mort prochaine,                       N’écoutent que ce que l’on dit de leur santé. » 

     

       Comment faire du sens avec ce qui n’en a pas ? Si vous ne croyez pas au ciel, eh bien, c’est fini, au revoir ! Si vous croyez au ciel, alors, tout commence ! Comme Arthur Koestler, certains croient exciter leur vie en vivant « comme s’ils allaient mourir demain » : « Morituri te salutant. » Je trouve plus réjouissant de penser que je suis (peut-être) éternel. Stan Rougier propose : « Ce séjour [sur terre] a un sens, un enjeu. Il s’agit d’un stage, d’une préparation à l’Éternité. Sur cette planète-école, nous apprenons le goût de l’autre. Car nous passerons l’Éternité ensemble si nous nous sommes rendus aptes à être éternels. »

       Reste la « position de retrait », une forme de sagesse sans doute, celle de Stendhal qui disait : « Puisque la mort est inévitable, oublions-la. »

     

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