• Éducation

     

     Évidemment, à l’école de danse de l'Opéra, ce n'est pas la même chose.

     

    Le corps dans la classe

     

    Essayez de faire danser vos élèves dans la classe. Imaginez de les faire bouger, se déplacer. Cela dégénérerait en chahut au collège. C’est pratiquement impensable en lycée. La faute n’en incombe pas aux élèves eux-mêmes. La danse et le mouvement sont instinctifs. S’il y a blocage, c’est que le corps a été éduqué autrement. On a appris aux enfants à utiliser des couverts, à tenir un stylo, à se servir d’une équerre, et on a réduit les gestes à leurs usages fonctionnels. A l’école, on a corseté les corps. Une « bonne classe », c’est une classe qui ne bouge pas. L’espace entre la chaise et la table a été calculé si étroit qu’il est exclu d’espérer faire le moindre mouvement.

       Je ne prétends pas tout chavirer à moi tout seul, je dis seulement que les corps sont niés dans la classe. Je suis conscient que la maîtrise du corps est une bonne chose, mais je constate que les élèves ignorent complètement de quoi ils sont faits. Ils ne se maîtrisent pas, de toute façon, ils sont assujettis, entravés. L’énergie, la vie doivent, malgré tout, faire leur chemin. Elles passent alors dans des gestes parasites : jambes qui tremblent, mains agitées qui jouent avec les crayons, déhanchements, chaises qu’on bascule, instabilité et nervosité à l’approche de la sonnerie, bousculade et débandade à la sortie.

        Les adolescents ressentent ce malaise mais ne l’expriment pas. Ils ne l’extériorisent que dans la violence de leur musique. C’est un peu triste. Ils sont si bien conditionnés à ne pas mettre leur corps en évidence que leurs modes vestimentaires elles-mêmes sont tristes. Jeans, sweaters, blousons sombres, même leurs baskets sont noires. L’administration voudrait imposer un uniforme, elle ne réussirait pas aussi efficacement que ce conformisme mimétique apparemment choisi par la génération des 12-18 ans. Suivez le flot des élèves entrant au lycée, un petit matin de janvier, aux heures encore obscures, et vous apercevrez devant vous une colonne sinistre de spectres...

        Heureusement, il y a des exceptions. Les filles, surtout, celles qu’on n’a pas découragées complètement de séduire. Elles ne sont pas plus « physiques » par nature, elles sont simplement moins censurées corporellement que les garçons auxquels, dès le plus jeune âge, on n’autorise même pas l’expression de la douleur.

        La grande compensation de l’interdit corporel est évidemment le sport. Mais s’agit-il d’une compensation ou d’un prolongement de l’éducation restrictive ? Les sports pratiqués « de préférence » par les garçons sont des sports violents et de compétition, dans lesquels l’enjeu compte toujours plus que le jeu.  On laissera « de préférence », aux filles, la danse et l’expression corporelle. De toute façon, en tant que discipline scolaire, le sport est littéralement la dernière roue du carrosse. L’EPS apparaît en fin de bulletin trimestriel. La note obtenue par l’élève n’est que rarement lue en Conseil de Classe, encore moins commentée. Avez-vous jamais vu une orientation qui s’appuierait sur les résultats sportifs d’un élève ? Pourtant, son comportement physique en dit long sur sa personnalité. Eh bien, tant pis, aux oubliettes... En cas de problème physique, l’élève est « dispensé ». En cas de problème en mathématiques, il reçoit des cours particuliers, ou bénéficie de soutien, de remise à niveau, s’il ne veut pas redoubler sa classe. La schizophrénie de notre époque a fait un devoir de « se sentir bien dans sa peau », elle en a fait un modèle, un idéal, une religion, qu’elle interdit à ses propres enfants. Et qu’on ne me parle pas de la crise de l’adolescence, comme si elle était une loi naturelle : elle est seulement provoquée. D’abord, elle est occidentale. Ensuite je me refuse à considérer comme anormaux des adolescents qui passent à l’âge adulte sans crise, heureux, équilibrés, rieurs et physiquement beaux, des enfants qui ont des rapports faciles avec les adultes. La crise de l’adolescence est une crise culturelle dont la source est notre type d’éducation. C’est une crise de notre civilisation, projetée sur, et reproduite par des individus malheureux. Elle ne « passe pas avec l’âge ». Elle ne passe qu’après que ces individus se sont soumis. Est-ce la bonne manière de résoudre les crises ?

     

    Extrait de mon essai Le maître des désirs.

     

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