• État de la conscience

     

     L'Illustration, 21 février 1904

     

    Croire ou savoir

     

    Quand Raphael Lemkin (1900-1959), professeur de droit d'origine juive polonaise, conçoit la notion de génocide dans les années 1930, personne n’y prête attention. Lui-même hésite longtemps sur le mot et parle d’abord de « barbarie » et de « vandalisme ». Échappé miraculeusement de sa Pologne natale, il se réfugie aux États-Unis en pleine Seconde Guerre mondiale et tente de convaincre Roosevelt et Churchill du génocide en cours dans l’Europe nazifiée. Personne ne veut le croire. Obstiné, il espère que la notion sera retenue pour le procès de Nuremberg. Même refus. On lui préfère le terme de « Crime contre l’humanité ». Ce n’est qu’en 1948, avec la Déclaration universelle des Droits de l’homme que la notion de génocide commence à être admise.

       Pourtant, des génocides, il y en a eu bien avant 1948. Le XXe siècle a inauguré, en 1904, son formidable bond en avant civilisationnel avec le massacre des Héréros et des Namas, par les Allemands, dans le Sud-ouest africain : 80% de la population héréro a été éliminée. En pleine Première Guerre mondiale, l’extermination des Arméniens a fait silencieusement environ un million de morts.

       La notion de génocide, généralement admise aujourd’hui, n’a été crue que longtemps après que l’on ait su ce qu’il en était. Ainsi en est-il de notre petit cerveau paresseux qui ne veut pas croire ce qu’il sait. À quoi sert la science ? À pas grand-chose.

       Il en est toujours ainsi. Nous savons que le climat se réchauffe, mais nous ne le croyons pas vraiment. Enfin, oui, peut-être… Mais ce n’est pas moi qui pollue. Si j’en étais intimement convaincu, oserais-je accélérer bêtement pour dépasser l’imbécile devant moi qui roule à 85 km au lieu de 90 ? Même la peur de la catastrophe annoncée ne me retient pas. La peur est une mauvaise croyance.

       Évidemment, les « croyances », en général, sont associées aux religions et les religions sont rejetées avec dégoût. Hommes des Lumières, nous ne « croyons » qu’à la connaissance. En fait, nous n’y croyons même pas. Nous croyons seulement que nous y croyons. Ce qui est démontré ne nous convainc pas plus qu’une opinion en passant.

       La réalité est dure à admettre : nous ne savons rien, nous croyons seulement. Et nous nous moquons fièrement des croyances des autres. Le savoir est détaché de la conscience tandis que la croyance, elle, a toujours à faire à la conscience. Avant d’étaler notre savoir, nous ferions bien de faire notre examen de conscience.

     

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