• Éducation 

     

     

    Le corps à l’école 

     

    Les Africains ont une réalité physique bien différente des nordiques, bien plus forte. À croire qu’en perdant sa couleur, la peau a perdu sa qualité de contact, son goût. À la fin des cours, quand j’enseignais au Sénégal, les élèves étaient littéralement sur mon dos, à me toucher, comme pour vérifier ma présence, par curiosité surtout pour ma couleur bizarre et mes cheveux si plats... En Afrique, les enfants sont élevés contre le corps de leur mère, puis dans l’intimité étroite des frères de case, le toucher et l’ouïe priment sur la vue. En Europe, pas de chance, la vue est le premier sens, l’ouïe le second, le toucher est complètement négligé, sinon banni. Cette primauté de la vue est liée à une civilisation qui distancie, qui éloigne, qui sépare, qui isole (dès la naissance, les bébés européens sont tenus éloignés de leur mère, sauf pour les soins et l’allaitement). C’est sans doute comme cela que nous avons inventé « l’individu », distinct, différent, séparé, unique, solitaire. Je n’ai rien contre, fondamentalement. Avec l’individu, nous avons inventé la personnalité, l’affirmation de soi, l’opinion, la liberté, les droits de l’Homme et la démocratie, ce qui nous donne un bilan largement positif. Je ne m’en plains pas. Je remarque seulement que ce qu’on peut considérer comme un progrès civilisationnel se paie au prix exorbitant d’une perte physique quasi irrémédiable pour chacun. Mais comme je suis un obstiné, que je ne crois à l’universel que nourri par les cultures particulières, et sans doute aussi à cause de la formidable nostalgie que j’ai de l’Afrique, je ne me résous pas à couper les têtes des corps. Cette décapitation est à la fois cruelle et stupide. Elle engendre entropie et inefficacité dans le système éducatif, ce que je déplore, et elle est la cause d’un malaise et d’une souffrance généralisés, ce qui m’afflige. Pourquoi sommes-nous incapables de nous adapter aux corps, et pourquoi faut-il que ce soit toujours les corps qui s’adaptent à un environnement inconfortable ? Les constructeurs automobiles ont su créer des sièges de voiture plus agréables et plus sécuritaires qu’autrefois. Qu’est-ce qui nous empêche foncièrement de promouvoir un enseignement plus ergonomique ?

     

    Extrait de mon essai Le Maître des désirs.

     

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