• Mimétisme

     

     

     

     

    La peur d’imiter

     

    Notre obsession de l’autonomie (que nous appelons notre « liberté ») fait que, souvent, sans raison, nous nous refusons à l’imitation, même bonne. À deux doigts de faire le même geste que notre voisin, nous exerçons notre droit de retrait. Nous reculons. Nous n’imitons vraiment bien qu’inconsciemment protégé par notre méconnaissance. Mais que nous soyons surpris en train d’imiter, et aussitôt la honte s’empare de nous. Dans le meilleur des cas, le fou rire nous prend. Dans les situations plus extrêmes, l’envie d’éliminer celui que nous imitons nous saisit. C’est de sa faute si nous le copions, nous persuadons-nous immédiatement. Il est coupable de nous pousser à renoncer à notre sainte autonomie (à notre liberté, à notre souveraineté, selon le vocabulaire choisi).

       Que n’inventons-nous pas comme stratagèmes pour éviter d’imiter, et surtout pour que cela ne paraisse pas ! Les mises en scène d’évitements sont risibles, pour les observateurs extérieurs, mais dramatiques pour leurs acteurs. Nous accumulons les prétextes, les faux-semblants, les fuites, l’imagination n’a pas de limites. « Et puis, d’abord, c’est moi qui l’ai vu le premier ! » La phrase n’est pas seulement une boutade entendue dans les cours de récréation, elle est le fondement de bien des gestes politiques, voire la cause de guerres véritables. Allez contester le site d’Hébron aux Juifs ou aux Musulmans et, selon le parti que vous prenez, vous êtes un traitre ou un renégat. Allez dire à Kim Jong-un qu’il est ridicule (et effrayant) avec ses prétentions atomiques. Puisque les Grands ont la bombe, il revendique le droit pour les Petits d’en faire autant. Pensée infantile : « T’as fait une grosse bêtise, j’ai bien le droit de faire la même ! »

       Pire que la peur d’imiter, la hantise d’être imité est une forme de délire. « Il me suit comme mon ombre », pense-t-on d’un inconnu qu’on suspecte d’imitation.  « Au suivant ! », hurlait Jacques Brel. Dans son désespoir, il se lamentait : « Et puis dans mon délire, j’en arrive à me dire, qu’il est plus humiliant d’être suivi que suivant. » Non, ce n’est pas plus humiliant, sauf pour un orgueilleux.

       La bonne mimésis, celle, par exemple, du disciple devant le maître qu’il aime, est un délice. C’est un hommage rendu au modèle, et pour celui qui la reconnaît, c’est une grâce. Les petits enfants, dans la cour de récréation, jouent à se faire peur. Mais ils savent que c’est un jeu. La « bonne imitation », ils la pratiquent toute la journée : en écoutant et en imitant leur maître. Les enfants ne se trompent pas. Les « grandes personnes » sont pitoyables.

     

     

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