• Défaite des consciences 

     

     

     

     

     

     

    Les saboteurs

     

    Michel Serres avait compris depuis 1968 et son Hermès 1 que la communication allait dominer le monde. Pas seulement en raison de l’irrésistible avancée des technologies (Internet était à peine concevable dans les années 60), mais parce que, la planète « se rétrécissant », nous allions devenir de plus en plus dépendants les uns des autres, de plus en plus en liens, de plus en plus en communication avec notre prochain. Nous y sommes.

       Les marchands ont eu tôt fait d’apercevoir le phénomène et de le détourner à leur profit (à leurs profits). La com. a envahi toute espèce d’activité, elle a parasité ce qui était l’ordre naturel de nos relations avec le monde, elle a empoisonné nos rapports avec nos proches, d’abord, avec tous les humains, ensuite. Quand je parle à mon meilleur ami sur mon portable, je paie, et les marchands s’enrichissent. Jean-Claude Guillebaud dénonce : « Ce passage insidieux du lien à la consommation est en réalité une ruse de la raison économique. »

       Il n’y a pas que l’argent. Il y a aussi l’aliénation affligeante des « clients » autrefois « usagers ». La com. a réussi à formater tous les « éléments de langage », à imposer des « images », des « postures », à nous oppresser avec son vocabulaire obligatoire, à réciter comme une espèce de catéchisme. Ce que les religions les plus intolérantes et les totalitarismes les plus puissants n’ont pas réussi à imposer par la force, la com. l’a accompli insidieusement, avec ses seuls moyens. Victoire du mou sur le dur, dirait Michel Serres. Mais surtout défaite des consciences soumises aux injonctions formelles des réseaux sociaux, des médias. Nous nous croyons « en ligne », quand nous sommes, en fait, alignés sur des modèles, des algorithmes, qui ont été choisis par des gens très intelligents et qui nous veulent du bien. Mais trompez-vous sur la réponse numérique ou vocale faite à votre téléphone et vous êtes expédié au rebut !

       Un exemple risible (ou effrayant) illustre parfaitement ce que je dis. La MAIF, « assureur militant » (sic), a banni du langage de ses collaborateurs le mot… « collaborateur ». Dorénavant, les collègues s’appellent entre eux « militants » pourquoi pas « camarades militants » ? Cela n’est pas une simple variante de vocabulaire, c’est un uniforme imposé aux employés ― excusez-moi : aux militants. Le marquage est moins visible qu’un tatouage sur le bras gauche, mais il s’agit quand même d’une forme de tatouage dans la tête. Les plus belles tortures sont toujours celles qui ne se voient pas.

       Avec les meilleures intentions du monde (peut-être), les « gens de la com. » se comportent comme les pires tyrans, les pires fanatiques sectaires. Et Mark Zuckerberg se voit déjà Président des États-Unis ! Il faut toujours passer par eux, ou se taire. La « crise de la communication », qui va suivre la « crise du désir » que nous traversons déjà, sera bien plus dévastatrice que la crise économique qui nous distrait depuis 45 ans*. Comment purgerons-nous nos liens empoisonnés ? « Il n’y a pas que les déchets nucléaires et nos résidus plastiques que nos enfants devenus adultes devront gérer, ai-je écrit dans Et mon tout est un homme. Il y a aussi l’état dans lequel nous aurons laissé les relations humaines. » Je vais être plus méchant : devant quel tribunal international seront jugés les saboteurs de nos relations humaines ? Seront-ils condamnés pour crime contre l’humanité ? J’entends humanité au sens de culture, de civilisation, d’humanisme, pas seulement de genre humain. Se défendront-ils en disant, comme ceux de Nuremberg, « qu’ils ne savaient pas », qu’ils n’ont fait « qu’obéir aux ordres » ?

       Finalement, je ne redoute pas la « crise de la communication », je l’espère.

     

     

    * L’anagramme de « la crise économique » est « le scénario comique ».

     

     

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