• Bonnes feuilles 

     

     

     

     

     

    Extrait d’Une île sur le fleuve*

     

    Le monde l’attirait comme une femme amoureuse, les pauvres le bouleversaient, il avait besoin d’une mission. À ceux qui lui faisaient remarquer que l’Europe, et singulièrement la France, avait déjà commis assez d’injustices dans son Empire finissant sans qu’il aille lui-même en exporter d’autres à travers le monde, il rétorquait avec une conviction qu’il ne parvenait pas toujours à faire partager : « Ma culture m’oblige. » Son raisonnement était sans appel. « On ne peut pas, disait-il, avoir inventé la vaccin antitétanique et déclaré que l’humanité est libre de mourir du tétanos si cela lui chante… » Sans avoir reçu une éducation religieuse particulièrement solide, il n’en avait pas moins assimilé le message, et il était prêt, sans s’interroger davantage, à aimer son prochain de toutes ses forces. Seulement il imaginait son prochain assez loin, là où il semblait qu’il souffrait le plus, au fond de l’Asie ou au cœur de l’Afrique. Sa première destination avait été l’Indochine.

       Il était foncièrement généreux, il était désarmant dans sa sincérité, il était pur à sa façon. François attirait la sympathie. Il avait reçu peu d’amour jusqu’à vingt ans, sauf de sa mère, ou bien il l’avait mal reçu, mais il était persuadé de pouvoir en distribuer sans fin : il en débordait.

       L’Ancerville ne bougeait plus. François se regardait toujours dans la glace, mais il ne se voyait pas. Il eut un sursaut, accommoda sa vue, se trouva stupide tout droit devant son miroir, les yeux humides d’émotion, les mains crispées sur le rebord du lavabo. Il jeta un coup d’œil par le hublot. Une ville était là devant lui, un port, des entrepôts, une foule qu’il voyait s’agiter, un peuple, un monde vivant de l’autre côté de la vitre. Après une seconde d’hésitation, il rassembla ses affaires, ferma sa valise, ramassa le gros sac de voyage sous la couchette et s’apprêta à sortir. Par le hublot, il eut le temps d’apercevoir l’inscription immense sur les hangars du port : BIENVENUE À DAKAR.

     

     

    * Mon dernier roman, aux Éditions L’Harmattan.

     

     

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