• Sacrificiel

     

     

     

     

     

    Sa Majesté des mouches*

     

    Le livre de William Golding (1954), devenu un film terrifiant sous la direction de Peter Brook (1963), est une tentative rare de vouloir décrire, à travers une fiction insolite, la violence latente qui gît au fond de chaque être humain. Les critiques, littéraires autant que cinématographiques, n’ayant pas lu René Girard, n’ont vu dans cette histoire qu’un « retour au primitif » (c’est un peu approximatif), une dégénérescence à un état « quasi bestial » (ce qui est complètement erroné), une fable sur la fragilité de la civilisation (oui, sans doute). Il s’agit de l’œuvre littéraire qui, à ma connaissance, se rapproche le plus de la vérité sacrificielle et qui montre que nos institutions ne sont que le masque de nos violences mimétiques. Si, pour une raison quelconque ici un accident d’avion qui laisse une bande de garçons très british, très civilisés, à l’abandon sur une île déserte l’institution fait défaut, la tradition s’efface, la vraie nature sacrificielle de l’être humain refait surface. Les enfants livrés à eux-mêmes ne retournent pas à l’état sauvage, ils expriment leur violence naturelle sans le filtre de la culture, tout simplement.

       Ni Golding ni Brook n’avaient lu Girard. Et pour cause : La Violence et le sacré  date de 1972. Leur intuition en est d’autant plus remarquable. Sans être complètement girardien, le scénario vise juste, jusqu’à mettre en scène un sacrifice humain, le choix de la victime se faisant « presque naturellement ». William Golding, prix Nobel de littérature en 1983, ne pensait avoir écrit qu’une fable pessimiste. Il s’agit en réalité d’un conte réaliste. Il qualifiait de « barbarie » l’état de violence où ses héros se trouvaient réduits. Cela révèle sa méconnaissance. Nous appelons nous aussi « barbarie » les actes violents que nous ne comprenons pas alors qu’ils sont toujours le reflet de la violence universelle, celle des « autres » autant que la nôtre ! Il n’y a pas de barbarie, il n’y a que de la violence aveugle à elle-même et incompréhensible pour ses victimes.

       Le livre de Golding est symbolique et le symbole est fort. Les enfants qui ont échappé à une guerre apocalyptique n’échappent pas à la rivalité mimétique ordinaire. Même loin des conflits qui déchirent les adultes, les petits humains restent humains, c’est-à-dire prêts à toutes les violences. Ramenés à la civilisation, à la fin du récit, ils reprendront leurs aubes de choristes après avoir abandonné leurs peintures de guerre, leurs masques, leurs oripeaux sacrificiels. Plus tard, ils seront militaires ou hommes d’affaire, toujours dans la compétition et la dispute.

       La « civilisation » ne nous protège de rien. Elle nous cache notre violence foncière. En la cachant, elle exagère le mal.

     

     

    * Sur Arte, le lundi 14 août.

     

     

     

     

     

     

     

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