• Iconoclastes 

     

     

    Jérôme Bel

     

    Que faire de la transgression

    s’il n’y a plus de tabou ?

     

    Dans le domaine de la transgression, les « artistes » littéralement se surpassent. Les tabous se faisant numériquement de plus en plus rares, il devient difficile de choquer sur scène, dans les films ou dans les livres. Frustré de n’avoir plus de barrière à franchir, l’individu ne se sent plus exister. N’exerçant plus son audace, ne pratiquant plus l’outrage, il se morfond dans les conventions. Que faut-il briser pour sortir de la routine et rejoindre la cohorte bienheureuse des exclus ? Il est indispensable de se persuader qu’on va toujours plus loin que les autres. En matière de sexualité, par exemple, les artistes n’ont plus grand-chose à cacher. Aussi leurs « audaces » consistent-elles, la plupart du temps, à affirmer d’un air outragé que tous les tabous ne sont pas encore tombés. Grands sauveurs d’une humanité aveuglée par des siècles d’abrutissement judéo-chrétien, ils arrivent à temps pour nous libérer des vilains interdits qui nous aliènent, disent-ils. Et les voilà transcendés ! Ils créent de la censure pour pouvoir prétendre qu’ils s’en moquent. Ils jouent à se faire peur, mais le grand méchant loup est mort et les enfants ne rient plus !

       En matière de spectacle de la violence, le champ est encore plus largement ouvert. Il est facile de pratiquer la surenchère dans l’horreur banale, de la montrer et de s’en repaître. Le sang fait toujours son petit effet. Mais où est l’audace ? S’étourdir de la violence est l’acte le plus banal, le plus primitif, le plus archaïque qui soit. Nos artistes « modernes », en avance sur leur époque, comme ils veulent s’en convaincre, auraient dû logiquement tourner le dos à ce genre de représentation éculée depuis longtemps. Mais rien n’y fait. La « hardiesse » de certains d’entre eux est affligeante, tant elle relève d’une pensée niaise. Michel Henry compare ce type de divertissement à la description que donne l’Apocalypse d’un spectacle qui consiste à « animer la statue de la Bête de telle façon que la statue de la Bête parle. » (saint Jean, 13,15).

        L’idée qu’il n’y aurait bientôt plus de tabou paraît sacrilège et désespère les transgresseurs eux-mêmes. Il est iconoclaste d’affirmer qu’il n’y a plus d’idoles à brûler, que la transgression tourne à vide et que les transgresseurs à la fin nous ennuient ! Il n’y a plus de règles auxquelles il faille désobéir. Le désœuvrement nous guette.

       

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