• Shakespeare

     

    Romeo + Juliet

     

     Des « sonnets sucrés » ?

     

    Une tradition bien accrochée veut que Shakespeare ait été connu à son époque comme l’auteur de « sonnets sucrés », parallèlement à sa réputation de dramaturge. Les sonnets que nous connaissons sont tout sauf « sucrés ». Ils peuvent être précieux parfois, mais le plus souvent ils sont violents, amers, déchirants. Réduire Shakespeare à un auteur de compliments pour la Saint Valentin est une ineptie : « Ah ! te comparerai-je à un beau jour d’été ? » Il n’a quand même pas écrit que ça !

       Le malentendu remonte à 1598. Cette année-là, un certain Francis Meres, ami de Shakespeare, a publié un ouvrage, Palladis Tamia : Wit’s Treasury, ouvrage qui pour nous est d’un immense intérêt : il présente la première chronologie des pièces de Shakespeare, celle de la dernière décennie du XVIe siècle. Dans le même livre, Meres parle de ‘the witty soul of Ovid lives in mellifluous and honey-tongued Shakespeare’, « l’âme spirituelle des vies d’Ovide [qu’on retrouve] dans la langue doucereuse et mielleuse de Shakespeare ». Il n’évoque pas seulement Vénus et Adonis et Le Viol de Lucrèce, qui avaient connu un beau succès dans les années 1593-1594, il dit clairement qu’ont circulé ‘his sugred sonnets among his private friends’, « ses sonnets sucrés parmi ses amis privés ».

       L’information est passionnante… dans ce qu’elle ne dit pas. Il paraît évidemment que Shakespeare a fait lire à ses amis, à ses amis seulement, quelques-uns des sonnets qu’il était en train d’écrire. Mais lesquels ? Il est tout aussi évident qu’il a choisi ses « sonnets sucrés » de préférence à d’autres, ceux qui révèlent son talent et ne disent rien de sa personnalité intime. Pour les plus « secrets », il a fallu attendre encore plus de dix ans pour qu’il accepte (peut-être) de les voir publier.  Cela en dit long sur ce qu’il savait de sa création. Elle n’était pas à mettre entre toutes les mains.

       Nouveau malentendu ! Avait-il peur des « révélations » que ses Sonnets contenaient ? S’était-il trop « livré » en les écrivant ? Avait-il honte de son homosexualité ? Toutes ces hypothèses sont sans fondement. La réalité est probablement plus subtile et plus profonde. Shakespeare craignait d’abord d’être incompris. Mieux encore, il savait qu’il serait mal compris. Sa recherche de la vérité et son interrogation inquiète de la conscience sont un cheminement difficile qu’un « lecteur de poésie » ordinaire ne s’attend pas à trouver dans un recueil de poèmes. Ayant découvert tout seul toutes les vanités du désir, le mimétisme, la méconnaissance, Shakespeare avait deviné que « cela ne passerait pas ». D’ailleurs, « cela » ne passe toujours pas. Les Sonnets sont largement incompris encore aujourd’hui ─ au moins autant que la théorie mimétique est contestée…

       Était-ce orgueil de sa part de sous-estimer la capacité de ses lecteurs à saisir toute sa pensée ? Non, il s’agissait seulement de clairvoyance. Quand on constate la masse de sottises qui ont pu être dites, notamment sur Les Sonnets, on comprend qu’il avait raison de prendre des précautions. La merveille, c’est qu’il ait consenti, en fin de carrière, à voir ses Sonnets publier ─ malgré tout. Quel niveau de conscience, quelle sérénité, quelle maîtrise de lui-même avait-il atteints alors ? Voilà bien le mystère le plus grand que Shakespeare a emporté avec lui…

     

     

     

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