• Shakespeare 

     

     

    Shakespeare, premier girardien 

     

    Nulle part mieux que dans les Sonnets le mécanisme mimétique n’est mis en lumière avec autant de soin. Shakespeare paraît avoir expérimenté sur lui-même les ravages du désir mimétique. Fasciné par son modèle idéal, W.H., jeune homme sublime qui semble accumuler sur sa seule personne toutes les qualités du monde, le poète essaie de comprendre et d’interpréter le pouvoir qu’une telle séduction exerce sur lui. D’où vient-elle ? Quelle est sa force ? Quels sont ses effets ? Shakespeare, bien avant René Girard, perçoit les mirages du désir mimétique, les pièges tendus, la rivalité mimétique, la méconnaissance qui nous cache la vérité sur notre désir. Non seulement il lève le voile sur les mystères du désir mais il parvient à en déceler les artifices et à triompher de ses pièges. Sa découverte des tromperies du désir ne l’a pas poussé, comme beaucoup de « sages », à la désillusion amère mais à la compréhension la plus éclairée qui soit d’un phénomène universel (le désir mimétique) le plus universellement ignoré.

       Nous n’avons pas seulement avec les Sonnets un parfait « traité de mimétisme ordinaire » ce qui serait déjà considérable , nous possédons aussi la transcription, presque pas à pas, du travail de conscience d’un homme seul qui découvre le mimétisme, l’expérimente sur sa personne, cherche à l’interpréter, parvient à le révéler, pour lui-même d’abord, et pour nous enfin, ses lecteurs anonymes. Avant d’être une « théorie », telle que René Girard a pu la construire et l’argumenter, le mimétisme est une expérience, une épreuve. Shakespeare s’exprime en « poète girardien ». On est surpris par l’extraordinaire maîtrise de l’homme qui parvient, après un long travail sur lui-même, à un dépassement de tous ses tourments et obstacles et à une espèce de victoire sur la mimésis. Évitant le sacrifice violent, il approche d’une vision sublime de l’amour à peine imaginable. 

     

    Extrait de la préface de mon essai paru chez L’Harmattan, Le Désir mis à nu.

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Jean-Luc Simonet
    Lundi 6 Juin 2016 à 15:16

    Comme vous devez vous y attendre, par surenchère mimétique je vous dirai "Non, Shakespeare n'est pas le premier girardien, ce sont les Egyptiens !" Mais je n'en dirai pas plus pour l'heure, je n'avancerai aucun argument pour étayer cette folle idée (et pourtant je pourrais en avancer beaucoup). Loin de là : je vais même m'aventurer sur votre terrain, bien que je ne sois qu'un parfait béotien en matière shakespearienne. Voici : j'ai lu récemment (mais bien avant de vous connaître), avec passion, une biographie de Shakespeare, de S. Greenblatt; je ne peux en évaluer la valeur scientifique, mais j'ai beaucoup aimé son style, son sens du récit et de l'histoire; pour moi-même, j'ai relevé un passage qui bien sûr m'a fait penser à l'Egypte et qui éclaire peut-être comment les années de formation du jeune William ont pu le prédisposer, dès son jeune âge, à comprendre les secrets de la mimésis. Le voici :

    Stephen Greenblatt, Will le Magnifique (Flammarion 2014), fêtes de l’enfance de Shakespeare, p. 36 : « La plus sensationnelle et surprenante de ces coutumes était sans doute la mummers’play, mômerie traditionnelle donnée au moment de Noël. Elle comporte sept personnages : un fou, ses cinq fils (Hareng-Saur, Braies-Bleu, Braies-Noir, Braies-Rouge et M. Tout-Épice) et une femme nommée Cicely (ou parfois Belle Marianne). Le fou commence par combattre le hobbyhorse, puis le wild worm, c’est-à-dire un dragon. Les fils, décidant alors de tuer leur père, entrecroisent leurs épées autour de son cou et le forcent à s’agenouiller pour faire son testament, avant de l’exécuter. Mais l’un d’entre eux, Hareng-Saur, frappant du pied sur le sol, le ramène à la vie. Le spectacle se termine de façon chaotique : le père et les fils font tous leur cour à Cicely, avant d’exécuter des danses de l’épée et des morris (danses de l’épée censément « mauresques ») burlesques. Ces scènes archétypales, totalement dénuées de réalisme, n’étant jouées qu’au moment de Noël, il s’agissait d’un véritable rituel [c'est moi qui souligne] plus que d’un spectacle théâtral. »

     Evidemment, on repère aisément les thèmes girardiens : crise mimétique, résolution sacrificielle... Bien avant nos mystères médiévaux, les Egyptiens mettaient en scène les mystères d'Osiris, qui incluaient des moments de violence comparables aux momeries de l'enfance de Shakespeare. Sans l'avoir jamais lu, je connais l'existence d'un ouvrage dont le titre me fait beaucoup rêver : M. L. Troy, Mummeries of Resurrection : the Cycle of Osiris in Finnegans Wake (Uppsala 1976) (je n'ai pas lu non plus ce livre de Joyce). 

    2
    hillion
    Lundi 6 Juin 2016 à 21:22

    J'ai lu Greenblatt. Son livre est passionnant.

    Oui, tous les rites - qui s'appuient sur des mythes - sont plus ou moins mimétiques.  Mais la plupart du temps, les exécutants  "ne savent pas ce qu'ils font".  Je dis que Shakespeare est le premier girardien parce qu'il se sert manifestement de nos réflexes mimétiques, il en joue, IL SAIT CE QU'IL FAIT. René Girard explique cela dans Les Feux de l'envie. Dans les Sonnets, que j'ai particulièrement étudiés, Shakespeare se sert du mimétisme par pure stratégie amoureuse - avant de découvrir que son désir est piégé.  Il ne découvre que tardivement la méconnaissance.

    Cela dit, le "premier girardien" n'est pas Shakespeare, mais évidemment Jésus-Christ qui révèle le désir mimétique et son issue sacrificielle. Depuis cette Révélation, nous ne pouvons plus faire comme si nous ne savions pas...

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