• Le Skandalon 

     

     

     

    Claudiquer 

     

    L’intelligence, d’après Michel Serres, se manifeste par un « écart à l’équilibre ». Sinon, tout n’est que répétition de choses apprises ou imitation pure et simple. « Je pense, donc je bifurque », énonce-t-il lapidairement dans Le Gaucher boiteux (page 77). L’acte de pensée laisse des traces, jusque dans le corps. « Jacob lutta contre un ange, […] il en resta claudiquant » (page 76).

       Évidemment, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec Shakespeare qui, à trois reprises, évoque sa claudication dans ses Sonnets. Qu’il ait ou non effectivement boité, nous ne le saurons jamais, et cela n’a pas vraiment d’importance. Mais sa mention d’une possible claudication n’est pas anodine. Elle est proche de ce que Michel Serres appelle « l’écart à l’équilibre ». Elle est également à mettre en relation avec le skandalon dont parle René Girard, la « pierre d’achoppement » que décrit la Bible. Ainsi lit-on, au sonnet 89 (v.1-4) :         

     

             Say that thou didst forsake me for some fault,
             And I will comment upon that offence ;
             Speak of my lameness, and I straight will halt,
             Against thy reasons making no defence.


             Tu m’as abandonné à cause d’une faute,

             Dis-tu ; il me faudra dénoncer cette offense :

             Dis que je suis boiteux, et je boiterai donc,

             Et contre tes raisons, ne me défendrai pas. 

     

       Que boiter soit assimilé à « une faute » par Shakespeare tend à prouver qu’il ressentait ce handicap comme une différence infranchissable entre W.H. et lui. Il se savait incompris. Il s’en voulait de l’être. Il n’a pas seulement été incompris de W.H., il l’a été tout autant de ses lecteurs, et il le savait ! C’est ce qui explique qu’il a longtemps hésité avant de laisser publier ses Sonnets. Il avait conscience que l’écart qu’il avait accompli dans sa réflexion sur le désir était trop loin du sens commun.

       Les grands artistes ne sont pas tous des Albatros comme Baudelaire les décrit. Le suicide de Gérard de Nerval embrouille l’image romantique qu’on se fait trop souvent du « poète maudit ». Mais leur intelligence les pousse parfois si loin de l’équilibre que nos simples logiques ne peuvent les rejoindre. « Notre pâle raison nous cache l’infini », dit Rimbaud. Lui aussi, très loin de l’équilibre, a souffert de n’être pas reconnu. Seuls les grands esprits traversent la nuit et montrent la lumière. Les poètes sont des « inventeurs », pour reprendre les termes de Michel Serres. 

     

    « »
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :