• Désacralisation

     

    Jan Fabre, chorégraphe.

     

    De la laideur dans l’art 

     

    La laideur a envahi à peu près tous les arts. La musique savante comme une bonne partie de la musique dite de variétés*. Les arts visuels dont on ne sait plus s’ils sont de la peinture, de la sculpture ou des objets posés là. La danse contemporaine, hélas, qui réussit à nous désespérer du corps. Les jeux vidéo dont les « super-héros » sont le plus souvent des monstres primitifs et grossiers. Le cinéma, aux images de plus en plus sombres**, la BD, les illustrations (caricaturales à l’excès) des journaux, la mode elle-même qui n’embellit plus les femmes… La beauté n’est plus utilisée que dans la publicité, sur des mannequins tellement retouchés qu’elle a perdu tout lien avec une quelconque réalité. Il n’y a plus de beauté que virtuelle (peut-être). 

       L’art a toujours été attaché au sacrificiel : c’est son socle fondateur. Les premières « représentations » sont des sacrifices, des crucifixions, des supplices, des meurtres, des batailles. L’art dramatique est né de l’union de la violence et du sacré dans la tragédie grecque toute teintée de religieux. L’art n’a, selon la tradition, d’autre fonction que de sublimer le sacrifice :   

    La souffrance enfante les songes
    Comme une ruche ses abeilles
    L’homme crie où son fer le ronge
    Et sa plaie engendre un soleil
    Plus beau que les anciens mensonges

                                                    Aragon, Les Poètes     

       Avec la désacralisation du monde, nous ne sommes plus capables de produire ce genre de « soleil ». Du sacrifice, il ne reste plus que le spectacle réaliste, triste et laid. La forme y est encore, le sens en est perdu à jamais. Ce constat est-il révélateur d’une prise de conscience ? Aurions-nous compris que tout sacrifice est une injustice, dissimulée sous le masque de la justice, et n’en montrerions-nous plus dorénavant que la face hideuse ? La laideur affichée est-elle le signe de notre répulsion devant le sacrifice ? Hélas, je crains qu’elle ne soit, au contraire, que la manifestation de notre goût jamais rassasié pour la violence, même vide de sens. Car la laideur est toujours liée à la violence. Sachant confusément que la violence est stérile et vaine, et qu’elle accuse les persécuteurs aussi vite qu’ils ont perpétué leur forfait***, les « artistes » restent fascinés par ce mal absurde qu’ils ne parviennent pas à dénoncer ouvertement. Pire que cela, au lieu de révéler le mal au cœur de la violence, il l’exalte. Et comme la violence est de plus en plus inopérante – à mesure que notre conscience nous la montre sous son vrai jour –, les artistes sont amenés à en rajouter dans l’horreur. L’envahissement de la laideur dans l’art est la marque de notre nostalgie pour un monde (notre culture de jadis) où la violence avait un sens, un monde aveugle mais où on pouvait tuer en toute innocence puisque Dieu, de toute façon, reconnaissait toujours les siens ! Faut-il se réjouir devant l’inanité de notre art qui n’exprime plus désormais que notre dérisoire impuissance, ou se désoler pour des artistes qui essaient encore de faire fonctionner nos réflexes sacrificiels dont nous ne comprenons plus ni le mystère ni la force ? 

     

    «¬­®­¬« 

     

    * Mais pas la « musique du monde », la musique « d’ailleurs » toujours riche et inventive. 

    ** Le nom des « éclairagistes » est-il encore mentionné dans les génériques de films ? 

    ***  Revoir Macbeth d’urgence ! 

     

     

    Vénus

     

     

     Comment lire Shakespeare aujourd’hui, lui qui déclarait que la vérité est « l’ornement de la beauté »  ? 

             O! how much more doth beauty beauteous seem
             By that sweet ornament which truth doth give
    .’ 
    (sonnet 54)

     

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